De Bude je vins à Thiate, ville champêtre où le roi se tient volontiers, me dit-on; puis, à Janiz, en Allemand Jane, ville sur le Danube. Je passai ensuite devant une autre qui est formée par une île du fleuve, et qui avoit été donnée par l'empereur à l'un des gens de monseigneur de Bourgogne, que je crois être messire Rénier Pot. Je passai par celle de Brut, située sur une rivière qui sépare le royaume de Hongrie d'avec le duché d'Autriche. La rivière coule à travers un marais où l'on a construit une chaussée longue et étroite. Ce lieu est un passage d'une grande importance; je suis même persuadé qu'avec peu de monde on pourroit le défendre et le fermer du côté de l'Autriche.

Deux lieues par-delà Brut l'ambassadeur de Milan se sépara de moi: il se rendit vers le duc son maître, et moi à Vienne en Autriche, où j'arrivai après cinq jours de marche.

Entré dans la ville, je ne trouvai d'abord personne qui voulût me loger, parce qu'on me prenoit pour un Turc. Enfin quelqu'un, par aventure, m'enseigna une hôtellerie où l'on consentit à me recevoir. Heureusement pour moi le domestique que j'avois pris à Pest savoit le Hongrois et le haut Allemand, et il demanda qu'on fit venir le marchand pour qui j'avois une lettre. On alla le chercher. Il vint, et non seulement il m'offrit tous ces services, mais il alla instruire monseigneur le duc Aubert, [Footnote: Albert II, duc d'Autriche, depuis empereur, à la mort de Sigismond.] cousin-germain de mondit seigneur qui aussitôt dépêcha vers moi un poursuivant, [Footnote: Poursuivant d'armes, sorte de héraut en usage dans les cours des princes.] et peu après messire Albrech de Potardof.

II n'y avoit pas encore deux heures que j'étois arrivé quand je vis messire Albrech descendre de cheval à la porte de mon logis, et me demander. Je me crus perdu. Peu avant mon départ pour les saints lieux, moi et quelques autres nous l'avions arrêté entre Flandres et Brabant, parce que nous l'avions cru sujet de Phédérich d'Autriche, [Sidenote: Frédéric, duc d'Autriche, empereur après Albert II.] qui avoit défié mondit seigneur; et je ne doutai pas qu'il ne vînt m'arrêter à mon tour, et peut-être faire pis encore.

Il me dit que mondit seigneur d'Autriche, instruit que j'étois serviteur de mondit seigneur le duc, l'envoyoit vers moi pour m'offrir tout ce qui dépendoit de lui; qu'il m'invitoit à le demander aussi hardiment que je le ferois envers mondit seigneur, et qu'il vouloit traiter ses serviteurs comme il feroit les siens même. Messire Albrech parla ensuite en son nom: il me présenta de l'argent, m'offrit des chevaux et autres objets; en un mot il me rendit le bien pour le mal, quoiqu'après tout cependant je n'eusse fait envers lui que ce que l'honneur me permettoit et m'ordonnoit même de faire.

Deux jours après, mondit seigneur d'Autriche m'envoya dire qu'il vouloit me parler; et ce fut encore messire Albrech qui vint me prendre pour lui faire la révérence. Je me présentai à lui au moment où il sortoit de la messe, accompagné de huit ou dix vieux chevaliers notables. A peine l'eus-je salué qu'il me prit la main sans vouloir permetter que je lui parlasse à genoux. Il me fit beaucoup de questions, et particulièrement sur mondit seigneur; ce qui me donna lieu de présumer qu'il l'aimoit tendrement.

C'étoit un homme d'assez grande taille et brun; mais doux et affable, vaillant et libéral, et qui passoit pour avoir toutes sortes de bonnes qualités. Parmi les personnes qui l'accompagnoient étoient quelques seigneurs de Bohème que les Houls en avoient chassés parce qu'ils ne vouloient pas être de leur religion. [Footnote: Houls, Hussites, disciples de Jean Hus (qu'on prononçoit Hous), sectaires fanatiques qui dans ce siècle inondèrent la Bohème de sang, et se rendirent redoutables par leurs armes.]

Il se présenta également à lui un grand baron de ce pays, appelé Paanepot, qui, avec quelques autres personnes, venoit, au nom des Hussites, traiter avec lui et demander la paix. Ceux-ci se proposoient d'aller au secours du roi de Pologne contre les seigneurs de Prusse, et ils lui faisoient de grandes offres, m'a-t-on dit, s'il vouloit les seconder; mais il répondit, m'a-t-on encore ajouté, que s'ils ne se soumettoient à la loi de Jésus-Christ, jamais, tant qu'il seroit en vie, il ne feroit avec eux ni paix ni trêve.

En effet, au temps où il leur parloit les avoit déja battus deux fois. Il avoit repris sur eux toute la Morane (Moravie), et, par sa conduite et sa vaillance, s'étoit agrandi à leurs dépens.

Au sortir de son audience je fus conduite à celle de la duchesse, grande et belle femme, fille de l'empereur, et par lui héritière du royaume de Hongrie et de Bohème, et des autres seigneuries qui en dépendent. Elle venoit tout récemment d'accoucher d'une fille; ce qui avoit occasionné des fêtes et des joutes d'autant plus courues, que jusque-là elle n'avoit point eu d'enfans.