Le lendemain mondit seigneur d'Autriche m'envoya inviter à dîner par messire Albrech, et il me fit manger à sa table avec un seigneur Hongrois et un autre Autrichien. Tous ses gens sont à gages, et personne ne mange avec lui que quand on est en prévenu par son maître d'hôtel.
La table étoit carrée. La coutume est qu'on n'y apporte qu'un plat à la fois, et que celui qui s'en trouve le plus voisin en goûte le premier. Cet usage tient lieu d'essai. [Footnote: Chez les souverains on faisoit l'essai des viandes à mesure qu'on les leur servoit, et il y avoit un officier chargé de cette fonction qui, dans l'origine, avoit été une précaution prise contre le poison.] On servit chair et poisson, et sur-tout beaucoup de différentes viandes fort épicées, mais toujours plat à plat.
Après le dîner on me mena voir les danses chez madame la duchesse. Elle me donna un chapeau de fil d'or et de soie, un anneau et un diamant pour mettre sur ma tête, selon la coutume du pays. Il y avoit là beaucoup de noblesse en hommes et en femmes; j'y vis des gens très-aimables, et les plus beaux cheveux qu'on puisse porter.
Quand j'eus été là quelque temps, un gentilhomme nommé Payser, qui, bien qu'il ne fût qu'écuyer, [Footnote: Qui n'étoit pas encore chevalier.] étoit chambellan et garde des joyaux de mondit seigneur d'Autriche, vint de sa part me prendre pour me les montrer. Il me fit voir la couronne de Bohème, qui a d'assez belles pierreries, et entr'autres un rubis, le plus considérable que j'aie vu. Il m'a paru plus gros qu'une grosse datte; mais il n'est point net, et offre quelques cavités dans le fond desquelles on aperçoit des taches noires.
De là ledit garde me mena voir les waguebonnes, [Footnote: Waguebonne, sorte de chariot ou de tour ambulante pour les combats.] que mondit seigneur avoit fait construire pour combattre les Bohémiens. Je n'en vis aucun qui pût contenir plus de vingt hommes; mais on me dit qu'il y en avoit un qui en porteroit trois cents, et auquel il ne falloit pour le traîner que dix-huit chevaux.
Je trouvai à la cour monseigneur de Valse, gentil chevalier, et le plus grand seigneur de l'Autriche après le duc; j'y vis messire Jacques Trousset, joli chevalier de Zoave (Souabe): mais il y en avoit un autre, nommé le Chant, échanson né de l'Empire, qui, ayant perdu à la bataille de Bar un sien frère et plusieurs de ses amis, et sachant que j'étois à monseigneur le duc, me fit épier pour savoir le jour de mon départ et me saisir en Bavière lorsque j'y passerois. Heureusement pour moi monseigneur d'Autriche fut instruit de son projet. Il le congédia, et me fit rester à Vienne plus que je ne comptois, pour attendre le départ de monseigneur de Valse et de messire Jacques, avec lesquels je partis.
Pendant mon séjour j'y vis trois de ces joutes dont j'ai parlé, à petits chevaux et à selles basses. L'une eut lieu à la cour, et les deux autres dans les rues; mais à celles-ci, plusieurs de ceux qui furent renversés tombèrent si lourdement qu'ils se blessèrent avec danger.
Mondit seigneur d'Autriche me fit offrir en secret de l'argent. Je reçus les même offres de messire Albert et de messire Robert Daurestof, grand seigneur du pays, lequel, l'année d'auparavant, étoit allé en Flandre déguisé, et y avoit vu mondit seigneur le duc, dont il disoit beaucoup de bien. Enfin j'en reçus de trèsvives d'un poursuivant Breton-bretonnant (Bas-Breton) nommé Toutseul, qui, après avoir été au service de l'amiral d'Espagne, étoit à celui de mondit seigneur d'Autriche. Ce Breton venoit tous les jours me chercher pour aller à la messe, et il m'accompagnoit par-tout où je voulois aller. Persuadé que j'avois dû dépenser en route tout ce que j'avois d'argent, il vint, peu avant mon départ, m'en présenter cinquante marcs qu'il avoit en émaux. Il insista beaucoup pour que je les vendisse à mon profit; et comme je refusois également de recevoir et d'emprunter, il me protesta que jamais personne n'en sauroit rien.
Vienne est une ville assez grande, bien fermée de bons fossés et de hauts murs, et où l'on trouve de riches marchands et des ouvriers de toute profession. Au nord elle a le Danube qui baigne ses murs. Le pays aux environs est agréable et bon, et c'est un lieu de plaisirs et d'amusemens. Les habitans y sont mieux habillés qu'en Hongrie, quoiqu'ils portent tous de gros pourpoints bien épais et bien larges.
En guerre, ils mettent par-dessus le pourpoint un bon haubergeon, un glaçon, [Footnote: Glaçon ou glachon, sorte d'armure défensive. Les Suisses estoient assez communément habillez de jacques, de pans, de haubergerie, de glachons et de chapeaux de fer à la façon d'Allemagne. (Mat. de Coucy, p. 536.)