En Français on appeloit glaçon une sorte de toile fine qui sans doute étoit glacée. Je soupçonne que le glaçon Allemand étoit une espèce de cotte d'armes faite de plusieurs doubles de toile piquée, comme nos gambisons. Peut-être aussi n'étoit-ce qu'une cuirasse.] un grand chapeau de fer et d'autres harnois à la mode du pays.

Ils ont beaucoup de crennequiniers. C'est ainsi qu'en Autriche et en Bohème on nomme ceux qu'en Hongrie on appelle archers. Leurs arcs sont semblables à ceux des Turcs, quoiqu'ils ne soient ni si bons ni si forts; mais ils ne les manient point aussi bien qu'eux. Les Hongrois tirent avec trois doigts, et les Turcs avec le pouce et l'anneau.

Quand j'allai prendre congé de mondit seigneur d'Autriche et de madame, il me recommanda lui-même à mes deux compagnons de voyage, messire Jacques Trousset et mondit seigneur de Walsce, qui alloit se rendre sur la frontière de Bohème où il commandoit. Il me fit demander de nouveau si j'avois besoin d'argent. Je lui répondis, comme je l'àvois déja fait à ceux qui m'en avoient offert, qu'à mon départ mondit seigneur le duc m'en avoit si bien pourvu qu'il m'en restoit encore pour revenir auprès de lui; mais je lui demandai un saufconduit, et il me l'accorda.

Le Danube, depuis Vienne jusqu'à trois journées pardelà, a son cours dirigé vers le levant; depuis Bude et même au-dessus, jusqu'à la pointe de Belgrade, il coule au midi. Là, entre la Hongrie et la Bulgarie, il reprend sa direction au levant, et va, dit-on, se jeter dans la mer Noire à Mont-Castre.

Je partis de Vienne dans la compagnie de mondit seigneur de Valse et de messire Jacques Trousset. Le premier se rendit à Lints, auprès de son épouse; la second dans sa terre.

Après deux journées de marche nous arrivâmes à Saint-Polquin (Saint Pelten), où se font les meilleurs couteaux du pays. De là nous vînmes à Mélich (Mæleh) sur le Danube, ville où l'on fabrique les meilleures arbalètes, et qui a un très-beau monastère de chartreux; puis à Valse, qui appartient audit seigneur, et dont le château, construit sur une roche élevée, domine le Danube. Lui-même me montra les ornemens d'autel qu'a le lieu. Jamais je n'en ai vu d'aussi riches en broderie et en perles. J'y vis aussi des bateaux qui remontoient le Danube, tirés par des chevaux.

Le lendemain de notre arrivée, un gentilhomme de Bavière vint saluer mondit seigneur de Valse. Messire Jacques Trousset, averti de sa venue, annonça qu'il alloit le faire pendre à une aubépine qui étoit dans le jardin. Mondit seigneur accourut aussitôt, et le pria de ne point lui faire chez lui un pareil affront. S'il vient jusqu'à moi, répondit messire, il ne peut l'échapper, et sera pendu. Ledit seigneur courut donc au devant du gentilhomme; il lui fit un signe, et celui-ci se retira. La raison de cette colère est que messire Jacques, ainsi que la plupart des gens qu'il avoit avec lui, étoit de la secrète compagnie, et que le gentilhomme, qui en étoit aussi, avoit méusé. [Footnote: Probablement il s'agit ici de franc-maçonnerie, et le Bavarois que Trousset vouloit faire pendre étoit un faux frère qui avoit révélé les mystères de la compagnie secrète.]

De Valse nous allâmes à Oens (Ens), sur la rivière de ce nom; à Evresperch, qui est sur le même rivière, et du domaine de l'évêque de Passot (Passau); puis à Lins (Lintz), très-bonne ville, qui a un château sur le Danube, et qui n'est pas éloignée de la frontière de Bohème. Elle appartient à monseigneur d'Autriche, et a pour gouverneur ledit seigneur de Valse.

J'y vis madame de Valse, très-belle femme, du pays de Bohème, laquelle me fit beaucoup d'accueil. Elle me donna un roussin d'un excellent trot, un diamant pour mettre sur mes cheveux, à la mode d'Autriche, et un chapeau de perles orné d'un anneau et d'un rubis. [Footnote: Ces chapeaux, qu'il ne faut pas confondre avec les nôtres, n'étoient que des cercles, des couronnes en cerceau.]

Mondit seigneur de Valse restant à Lintz avec son épouse, je partis dans la compagnie de messire Jacques Trousset, et vins à Erfort, qui appartient au comte de Chambourg. Là finit l'Autriche, et depuis Vienne jusque-là nous avions mis six journées. D'Erfort nous allâmes à Riet, ville de Bavière, et qui est au duc Henri; à Prenne, sur la rivière de Sceine; à Bourchaze, ville avec château sur la même rivière, ou nous trouvâmes le duc; à Mouldrouf, où nous passâmes le Taing. Enfin, après avoir traversé le pays du duc Louis de Bavière, sans être entrés dans aucune de ses ville, nous arrivâmes à Munèque (Munich), la plus jolie petite ville que j'aie jamais vue, et qui appartient au duc Guillaume de Bavière.