Sans étudier dans les livres, l’espèce de mémoire que peut avoir un enfant ne reste pas pour cela oisive; tout ce qu’il voit, tout ce qu’il entend le frappe, et il s’en souvient; il tient registre en lui-même des actions, des discours des hommes; et tout ce qui l’environne est le livre dans lequel, sans y songer, il enrichit continuellement sa mémoire, en attendant que son jugement puisse en profiter. C’est dans le choix de ces objets, c’est dans le soin de lui présenter sans cesse ceux qu’il peut connaître, et de lui cacher ceux qu’il doit ignorer, que consiste le véritable art de cultiver en lui cette première faculté; et c’est par là qu’il faut tâcher de lui former un magasin de connaissances qui servent à son éducation durant sa jeunesse, et à sa conduite dans tous les temps. Cette méthode, il est vrai, ne forme point de petits prodiges et ne fait pas briller les gouvernantes et les précepteurs; mais elle forme des hommes judicieux, robustes, sains de corps et d’entendement, qui, sans s’être fait admirer étant jeunes, se font honorer étant grands.

[137] “L’activité défaillante se concentre dans le cœur du vieillard; dans celui de l’enfant elle est surabondante et s’étend au dehors; il se sent, pour ainsi dire, assez de vie pour animer tout ce qui l’environne. Qu’il fasse ou qu’il défasse, il n’importe; il suffit qu’il change l’état des choses, et tout changement est une action. Que s’il semble avoir plus de penchant à détruire, ce n’est point par méchanceté, c’est que l’action qui forme est toujours lente, et que celle qui détruit, étant plus rapide, convient mieux à sa vivacité.” Ém. j., 47.

[138] It would be difficult to find a man more English, in a good sense, than the present Lord Derby or, whether we say it in praise or dispraise, a man less like Rousseau. So it is interesting to find him in agreement with Rousseau in condemning the ordinary restraints of the school-room. “People are beginning to find out what, if they would use their own observation more, and not follow one another like sheep, they would have found out long ago, that it is doing positive harm to a young child, mental and bodily harm, to keep it learning or pretending to learn, the greater part of the day. Nature says to a child, ‘Run about,’ the schoolmaster says, ‘Sit still;’ and as the schoolmaster can punish on the spot, and Nature only long afterwards, he is obeyed, and health and brain suffer.”—Speech in 1864.

[139] All this is very crude, and so is the artifice by which Julie in the Nouvelle Héloïse entraps her son into learning to read. No doubt Rousseau is right when he says that where there is a desire to read the power is sure to come. But “reading” is one thing in the lives of the labouring classes to whom it means reading aloud in school, and quite another in families of literary tastes and habits with whom the range of thought is in a great measure dependent on books. In such families the children learn to read as surely as they learn to talk. They mostly have access to books which they read to themselves for pleasure; and of course it is absurdly untrue to say that they learn nothing but words and do not think. In my opinion it may be questioned whether the world of fiction into which their reading gives them the entrée does not withdraw them too much from the actual world in which they live. The elders find it very convenient when the child can always be depended on to amuse himself with a book; but noise and motion contribute more to health of body and perhaps of mind also. While children of well-to-do parents often read too much, the children of our schools “under government” hardly get a notion what reading is. In these schools “reading” always stands for vocal reading, and the power and the habit of using books for pleasure or for knowledge (other than verbal) are little cultivated.

[140] “Il veut tout toucher, tout manier; ne vous opposez point à cette inquiétude; elle lui suggère un apprentissage très-nécessaire. C’est ainsi qu’il apprend à sentir la chaleur, le froid, la dureté, la mollesse, la pesanteur, la légèreté des corps; à juger de leur grandeur, de leur figure et de toutes leurs qualités sensibles, en regardant, palpant, écoutant, surtout en comparant la vue au toucher, en estimant à l’œil la sensation qu’ils feraient sous ses doigts.” Ém. j., 43.

[141] “Voyez un chat entrer pour la première fois dans une chambre: il visite, il regarde, il flaire, il ne reste pas un moment en repos, il ne se fie à rien qu’après avoir tout examiné, tout connu. Ainsi fait un enfant commençant à marcher, et entrant pour ainsi dire dans l’espace du monde. Toute la différence est qu’à la vue, commune à l’enfant et au chat, le premier joint, pour observer, les mains que lui donna la nature, et l’autre l’odorat subtil dont elle l’a doué. Cette disposition, bien ou mal cultivée, est ce qui rend les enfants adroits ou lourds, pesants ou dispos, étourdis ou prudents. Les premiers mouvements naturels de l’homme étant donc de se mesurer avec tout ce qui l’environne, et d’éprouver dans chaque objet qu’il aperçoit toutes les qualités sensibles qui peuvent se rapporter à lui, sa première étude est une sorte de physique expérimentale relative à sa propre conservation, et dont on le détourne par des études spéculatives avant qu’il ait reconnu sa place ici-bas. Tandis que ses organes délicats et flexibles peuvent s’ajuster aux corps sur lesquels ils doivent agir, tandis que ses sens encore purs sont exempts d’illusion, c’est le temps d’exercer les uns et les autres aux fonctions qui leur sont propres; c’est le temps d’apprendre à connaître les rapports sensibles que les choses ont avec nous. Comme tout ce qui entre dans l’entendement humain y vient par les sens, la première raison de l’homme est une raison sensitive; c’elle qui sert de base à la raison intellectuelle: nos premiers maîtres de philosophie sont nos pieds, nos mains, nos yeux. Substituer des livres à tout cela, ce n’est pas nous apprendre à raisonner, c’est nous apprendre à nous servir de la raison d’autrui; c’est nous apprendre à beaucoup croire, et à ne jamais rien savoir. Pour exercer un art, il faut commencer par s’en procurer les instruments; et, pour pouvoir employer utilement ces instruments, il faut les faire assez solides pour résister à leur usage. Pour apprendre à penser, il faut donc exercer nos membres, nos sens, nos organes, qui sont les instruments de notre intelligence; et pour tirer tout le parti possible de ces instruments, il faut que le corps, qui les fournit, soit robuste et sain. Ainsi, loin que la véritable raison de l’homme se forme indépendamment du corps, c’est la bonne constitution du corps qui rend les opérations de l’esprit faciles et sûres.” Ém. ij., 123.

[142] “Exercer les sens n’est pas seulement en faire usage, c’est apprendre à bien juger par eux, c’est apprendre, pour ainsi dire, à sentir; car nous ne savons ni toucher, ni voir, ni entendre, que comme nous avons appris. Il y a un exercice purement naturel et mécanique, qui sert à rendre le corps robuste sans donner aucune prise au jugement: nager, courir, sauter, fouetter un sabot, lancer des pierres; tout cela est fort bien: mais n’avons-nous que des bras et des jambes? n’avons-nous pas aussi des yeux, des oreilles? et ces organes sont-ils superflus à l’usage des premiers? N’exercez donc pas seulement les forces, exercez tous les sens qui les dirigent; tirez de chacun d’eux tout le parti possible, puis vérifiez l’impression de l’un par l’autre. Mesurez, comptez, pesez, comparez.” Ém. ij., 133.

[143] E.g.—What can be better than this about family life? “L’attrait de la vie domestique est le meilleur contrepoison des mauvaises mœurs. Le tracas des enfants qu’on croit importun devient agréable; il rend le père et la mère plus nécessaires, plus chers l’un à l’autre; il resserre entre eux le lien conjugal. Quand la famille est vivante et animée, les soins domestiques font la plus chère occupation de la femme et le plus doux amusement du mari. Ainsi de ce seul abus corrigé résulterait bientôt une réforme générale; bientôt la nature aurait repris tous ses droits. Qu’une fois les femmes redeviennent mères bientôt les hommes redeviendront pères et maris.” Ém. j., 17. Again he says in a letter quoted by Saint-Marc Girardin (ij., 121)—“L’habitude la plus douce qui puisse exister est celle de la vie domestique qui nous tient plus près de nous qu’aucune autre.” We may say of Rousseau what Émile says of the Corsair:—“Il savait à fond toute la morale; il n’y avait que la pratique qui lui manquât.” (Ém. et S. 636). And yet he himself testifies:—“Nurses and mothers become attached to children by the cares they devote to them; it is the exercise of the social virtues that carries the love of humanity to the bottom of our hearts; it is in doing good that one becomes good; I know no experience more certain than this: Les nourrices, les mères, s’attachent aux enfants par les soins qu’elles leur rendent; l’exercice des vertus sociales porte au fond des cœurs l’amour de l’humanité; c’est en faisant le bien qu’on devient bon; je ne connais point de pratique plus sure.” Ém. iv., 291.

[144] Elsewhere he asserts in his fitful way that there is inborn in the heart of man a feeling of what is just and unjust. Again, after all his praise of negation he contradicts himself, and says: “I do not suppose that he who does not need anything can love anything; and I do not suppose that he who does not love anything can be happy: Je ne conçois pas que celui qui n’a besoin de rien puisse aimer quelque chose; je ne conçois pas que celui qui n’aime rien puisse être heureux.” Ém. iv., 252.

[145] This part of Rousseau’s scheme is well discussed by Saint-Marc Girardin (J. J. Rousseau, vol. ij.). The following passage is striking: “How is it that Madame Necker-Saussure understood the child better than Rousseau did? She saw in the child two things, a creation and a ground-plan, something finished and something begun, a perfection which prepares the way for another perfection, a child and a man. God, Who has put together human life in several pieces, has willed, it is true, that all these pieces should be related to each other; but He has also willed that each of them should be complete in itself, so that every stage of life has what it needs as the object of that period, and also what it needs to bring in the period that comes next. Wonderful union of aims and means which shews itself at every step in creation! In everything there is aim and also means, everything exists for itself and also for that which lies beyond it! (Tout est but et tout est moyen; tout est absolu et tout est relatif.)” J. J. R., ij., 151.