—L’une de ces causes, c’est l’abandon des emplacements riverains pour d’autres emplacements isolés à l’intérieur des terres, ou retirés dans les îles.—Peut-on légitimement conclure, comme le fait Mr. Weeks, que les populations quittent leurs villages pour échapper à des taxes qui les oppriment? Aucunement, à notre avis. Il suffit qu’il lui soit demandé un travail régulier quelconque aussi minime qu’il soit, pour que l’indigène mette tout en œuvre pour s’y dérober. S’il juge le déplacement comme un moyen sûr et efficace, il ne manquera pas d’y recourir. Le transport et la reconstruction de ses habitations ne lui demandent d’ailleurs pas grande besogne.
Il est passionné pour la liberté sauvage qu’il goûtait avant l’arrivée des Européens, et par laquelle l’homme libre vivait dans un dolce farniente, passant ses journées à se reposer, à fumer, à boire, à “palabrer” et à commander à ses esclaves.
Il y a en outre chez le noir une tendance générale à éviter tout contact avec les Européens, et à reculer devant la civilisation.
Enfin, une mortalité extraordinaire est une cause suffisante pour expliquer les déplacements; l’indigène, soit par superstition, soit par motif d’hygiène, ne reste pas sur l’emplacement où les décès deviennent nombreux.
L’autre cause enfin consiste dans les expatriations des jeunes Bangala.
Les engagements volontaires, d’abord, ont été nombreux. Se dérober, prendre un terme de service à l’État ou aux Compagnies Commerciales, voyager, voir du pays et gagner de l’argent était à la mode chez les jeunes gens. Mais depuis trois ou quatre ans, le recrutement de travailleurs chez la population riveraine de Nouvelle-Anvers a été interdit par le Gouvernement. Un grand nombre, toutefois, de ceux qui se sont ainsi engagés volontairement ne sont pas rentrés dans leurs foyers, mais restent éparpillés—de plein gré—dans les différentes localités d’Européens, parce qu’ils préfèrent leur état actuel à celui dans lequel ils se trouvaient antérieurement dans leur village. On peut aussi compter qu’il y a eu parmi ces expatriés volontaires un grand nombre de décès, causés principalement par la dysenterie et la pneumonie, surtout parmi ceux qui formaient les équipages des vapeurs.
Viennent ensuite les recrutements de soldats. A ma connaissance, parmi les populations de Nouvelle-Anvers, l’État n’a pas fait des recrutements réguliers pour son armée permanente. Il a jadis recruté des Bangala dans des circonstances exceptionnelles pour les employer comme auxiliaires dans certaines expéditions. Ces auxiliaires ont été rapatriés, ou ont eu l’occasion de l’être.
Les déplacements de villages et les expatriations doivent être considérés comme des causes partielles et secondaires, non pas du dépérissement des tribus, mais simplement de l’abandon des rives, et il n’est pas raisonnable d’en faire un grief au Gouvernement. L’aversion profonde pour tout travail l’attrait pour la sauvage indépendance chez l’homme libre; le désir de se soustraire à l’esclavage domestique et la passion des voyages, chez la classe inférieure, voilà le fond où il faut chercher les motifs de ces faits.
En examinant en détail les lettres de Mr. Weeks, je n’aurais pas de peine à y trouver d’autres considérations dignes d’être contredites, mais je crois avoir fait un travail suffisant en montrant que la dégénérescence et le dépeuplement constatés à Nouvelle-Anvers sont le résultat de causes et d’influences étrangères à ce que l’auteur des lettres appelle l’oppression.
(Signé) C. van RONSLÉ.