Autre fait: Les journaux ont relaté que dans l’Uganda, des Colonies Anglaises, on perd annuellement 50,000 personnes. Et aujourd’hui, à propos d’une découverte qu’aurait faite le Colonel Bruce, dans la matière en question, un journal écrit un article qui finit comme suit: “La maladie du sommeil continue à faire d’énormes ravages dans l’Uganda. Dans l’Ile de Brevuna, qui comptait 82,000 habitants, il n’y a plus que 22,000 individus, alors que la population de la Province de Basaga est complètement éteinte.”
Si le travail et les occupations avaient une influence sur la maladie, ils auraient plutôt un effet tout à fait contraire à celui qu’on leur attribue. Mais nous n’y insistons pas, parce que le travail lui-même n’est pas un remède, mais tout au plus une espèce de réactif temporaire. Jusqu’à présent aucun moyen n’a pu vaincre la ténacité de cette maladie; mais, à notre avis, ses ravages seraient plus rapides en terrain inerte et endormi qu’en terrain actif.
Et voilà six ans que cette peste, indépendamment de toute autre cause, fait journellement des victimes chez les riverains de Nouvelle-Anvers; rien d’étonnant donc que la population y diminue rapidement, comme partout ailleurs où la maladie règne.
La cause que je place au second rang, en raison de son importance, n’est pas signalée par le Révérend Mr. Weeks. Elle consiste dans la suppression du commerce des esclaves et dans le défaut de la natalité; même l’hypothèse que les tribus Bangala fussent restées saines, cette cause les aurait rendues incapables de maintenir leur population à niveau, et aurait même eu pour effet de la diminuer considérablement.
Mr. Weeks estime que la population de Nouvelle-Anvers atteignait les 50,000 en 1890. Nous avons observé que parmi cette population, il y avait un nombre très considérable d’esclaves d’origine étrangère, notamment des Mongo. Disons qu’un tiers n’était pas originaire de Nouvelle-Anvers. Les Bangala les avaient acquis, soit par les guerres, soit par les rachats. Cette source d’acquisition leur a été fermée par le Gouvernement.
La natalité leur restait comme seul moyen de remplacer les morts. Or, même avant l’époque de la maladie, la moyenne des naissances était très basse. J’estime qu’elle ne dépassait pas l’unité par femme. Je ne dis pas par famille, parce que les hommes libres y sont tous polygames, au détriment des hommes esclaves, qui le plus souvent, n’ont pas de femme. Avec une telle moyenne de naissances, il ne leur était pas possible de conserver le même nombre d’habitants, et le défaut de la natalité, indépendamment de la maladie, causait nécessairement un recul. Or, depuis que l’épidémie a fait son apparition, ce défaut est doublé, et au moment où, à la suite des nombreux décès, le nombre des naissances aurait dû croître, il a diminué graduellement à mesure que la maladie devenait plus intense.
Le Révérend Mr. Weeks constate avec nous que les enfants sont si peu nombreux que le nombre des décès est de loin en avance sur celui des naissances, mais il attribue ce fait à l’expatriation des jeunes gens.
Qu’il veuille remarquer toutefois, que les jeunes Bangala qui ont été au service de l’État ou des Compagnies Commerciales étaient, à de rares exceptions près, d’anciens esclaves qui, généralement, ne possédaient pas de femme. Cette considération infirme cette dernière manière d’expliquer le petit nombre de naissances, la situation polygame restant à peu près la même après comme avant le départ de ces jeunes gens. Je pourrais corroborer ma manière de voir en citant l’exemple des tribus Bobangi, où il n’y a pas eu d’expatriations du tout.
Par ce qui a été dit, il est facile de comprendre que les deux causes précitées, de nature, indépendamment l’une de l’autre, au lieu de simplement réduire la population, sont assez puissantes pour l’éteindre complètement dans le cas où elles se combinent, comme à Nouvelle-Anvers et en général dans tous les villages riverains situés en aval de Bohaturaku; et nous pouvons déjà conclure que les assertions de Mr. Weeks, qui mettent tout le mal sur le compte de l’oppression, ne sont pas soutenables.
Il nous reste à signaler deux autres causes qui ne sont que secondaires. Elles n’ont pas eu d’influence sur le dépérissement constaté chez la race de Bangala: elles ont contribué relativement peu à diminuer le nombre d’individus appartenant à cette race; mais elles ont hâté le dépeuplement des rives du fleuve.