Nous le reconnaissons, l’auteur ne formule pas positivement cette thèse ainsi généralisée; mais après l’avoir formulée spécialement pour Nouvelle-Anvers, il continue à décrire la situation générale de manière à faire croire que les populations riveraines sont toutes décimées parce que toutes sont également opprimées par le Gouvernement. Le lecteur ne peut pas tirer d’autres conclusions de ses lettres, ni interpréter autrement certaines propositions qui les résument.
Le souci de la vérité nous engage à mettre le public en garde contre des conclusions aussi hâtives.
L’auteur sait que parmi les tribus Bobangi (citées sous les noms de Bwembe, Bolobo, Lukolela), qui sont un unfortunate dying people (un peuple qui dépérit), le Gouvernement n’a jamais fait de recrutement de soldats ni de travailleurs, et que les impositions qui ont été exigées de leurs nombreux villages, établis le long du fleuve sur un parcours de 100 lieues, consistent à ravitailler trois postes, dont celui de Yumbi seul est important, et à entretenir (depuis deux ans) la route de la ligne téléphonique—impositions réellement insignifiantes pour ceux qui y mettent quelque peu de bonne volonté.
C’est un fait, en outre, que ces populations subissaient de grandes pertes dès 1890, époque à laquelle les impositions étaient nulles; et c’est un autre fait que leurs voisins de la rive Française, qui ne sont pas imposés, se meurent également, notamment ceux qui sont établis dans les environs de la Mission Catholique des Révérends Pères Français: Saint-Louis de Liranga. On pourrait d’ailleurs citer d’autres exemples de populations qui s’éteignent quoique à l’abri d’oppression.
Nous voilà donc en présence de dépeuplements qui ne sont certainement pas causés par l’oppression, et auxquels il faut chercher d’autres causes. Si donc les lettres de Mr. Weeks induisent en erreur pour la généralité des cas, il est dès lors permis de douter qu’elles nous exposent la situation véritable pour Nouvelle-Anvers. N’existe-t-il pas là, aussi des causes autres que l’oppression?
A notre avis, ces causes existent réellement. Il y en a deux qui tendent non seulement au dépeuplement des rives, mais à l’extinction même des tribus de Nouvelle-Anvers. Elles ne sont pas spéciales à cette région, mais communes à tous les villages riverains du fleuve. Elles suffisent à elles seules à expliquer une diminution extraordinaire de la population.
La première et la principale, c’est l’épidémie qu’on nomme communément la maladie du sommeil. Que cette maladie a enlevé beaucoup de monde, Mr. Weeks en convient; mais il ajoute qu’il pense que le progrès de la maladie a été activé par l’oppression et que sans celle-ci le mal n’aurait pas été si tenace. Mr. Weeks a trop d’expérience de l’Afrique pour ne pas s’apercevoir qu’il avance ici une inexactitude et une erreur.
Il le pense, mais il n’en donne pas la preuve. Il est un fait avéré et reconnu par les médecins et par tous ceux qui ont observé la maladie du sommeil, c’est que ce fléau, une fois introduit dans une région, en abat lentement mais sûrement tous les habitants et reste, quoi qu’on fasse, maître du terrain; une fois que ce mal a pris pied dans une population, il la détruit sans merci, quelles que soient les conditions de bien-être, de paix, et de tranquillité de cette population.
A l’appui de ceci, nous donnerons deux exemples de dépérissement que l’on ne pourra pas attribuer à l’oppression.
Notre Mission de Berghe-Sainte-Marie, contaminée par le contact des tribus Bobangi parmi lesquelles elle était située, a vu disparaître tous ses habitants jusqu’au dernier. Les 100 familles qui s’y étaient formées vivaient heureuses, dans des conditions presque idéales.