En effet, Messieurs les Réprésentants, ce qui s’est passé depuis le jour, où a été donné ce témoignage d’intérêt, et la situation présente, tout vient à l’appui du jugement qui a été porté dans votre enceinte. Tout a renforcé l’opinion alors émise. Veuillez en être juges: Au milieu de l’immense élan que la production manufacturière a prise en Belgique, à compter de 1835, l’Industrie Cotonnière s’est consumée en efforts inutiles pour participer à ce mouvement. En 1835, 1836, 1837, et 1838, sa production s’est élevée un peu au-dessus des années 1831, 1832, 1833 et 1834, mais elle n’a pu retrouver l’importance que l’année 1829 et le commencement de 1830 lui avaient donnée. Elle est restée à la seconde époque, surtout quant aux résultats, beaucoup au-dessous de la première. Nous sommes à même d’en fournir la preuve par des documents incontestables.
Et cependant depuis 1835 de nouveaux capitaux ont été versés dans l’Industrie Cotonnière, sans doute parce qu’il semblait à chacun que le gouvernement ne pouvait différer longtemps de se conformer à la politique commerciale que lui avaient tracée les Chambres en plusieurs circonstances, et notamment dans la séance du 10 Septembre. A compter de cette époque, les procédés des filateurs et des imprimeurs furent améliorés, renouvelés en partie; des voyages d’observation entrepris à l’étranger pour mettre le pays quant aux méthodes et aux machines au niveau de ses concurrents. Et remarquez-le bien, Messieurs les Représentants, ces dépenses ont été faites, non dans des espérances de bénéfices, il ne nous a pas été possible d’en faire; mais nous agissions dans un esprit de conservation; c’est pour l’intérêt de notre existence même que nous faisions ces efforts. Et c’est ce qui explique comment le nombre des Power-Looms s’est considérablement accru.
C’est aussi ce qui explique les perfectionnements de détail introduits dans les filatures et dans les fabriques d’impressions. Plus d’une fois, ceux-là même qui obéissant à des préventions inspirées par des doctrines creuses et subversives de toute prospérité, se sont constitués les adversaires de l’Industrie Cotonnière, l’ont reconnu; seulement ils ont prétendu en tirer argument contre nous. Ils ont dit que toutes ces améliorations étaient un indice de prospérité; qu’elles allaient ouvrir la voie à de nouveaux profits; qu’ainsi le régime douanier auquel est soumise notre branche d’industrie était excellent; qu’il fallait se garder d’y porter atteinte. On n’a malheureusement que trop obéi à ces inspirations!
Les faits, mais des faits irrécusables détruisent de fond en comble ces chimériques assertions.
De 1829 à 1838, l’Industrie Cotonnière a suivi en Angleterre, en France, en Allemagne, aux Etats-Unis, une marche ascensionnelle accablante pour notre pays, lors-qu’on la compare à l’état dans lequel nous sommes restés. L’accroissement roule de 50 à 75 p. c., suivant des calculs officiels que nous publierons plus tard. Et malgré l’influence que l’accroissement de la population a du avoir sur la consommation intérieure, la Belgique est en 1838, au-dessous de la production de 1829; au-dessous non seulement pour les profits, ceci est hors de doute, mais même pour l’importance.
Permettez-nous d’appeler votre attention sur d’autres circonstances de détail, mais qui vont rendre notre démonstration plus frappante.
Il y avait à Bruxelles en 1830, quatre filatures de premier ordre en activité. En 1839, il n’en reste qu’une et celle-là même ne marche pas encore.
De plus, quatre filatures de second ordre ont dans le même temps disparu de cette localité. Parmi les propriétaires de ces établissements, ceux qui ne sont pas tombés en déconfiture, out profité d’incendies qui sont venus dévorer leurs fabriques, pour se retirer d’une industrie où l’expérience est inutile et où le travail semble à tout jamais condamné à la plus désolante stérilité. Il faut toutefois excepter celle de messieurs Prévinaire et Seny, filatures de 6000 broches, passée à la Hollande, et cela en 1836, à l’époque même où l’on soutient que dans notre pays cette branche d’industrie prospérait. Qui pourrait voir rien de volontaire dans de pareils déplacements, dans de semblables liquidations? Comment affirmer que des faits de cette nature ne cachent rien de désastreux?
A la face du pays et la main sur la conscience, nous déclarons que l’Industrie Cotonnière a constamment langui depuis 1830. Notre intime conviction est qu’elle est atteinte d’un mal organique, sous lequel elle succombe lentement; elle marche à sa ruine; et la cause principale existe dans l’inexécution de la politique commerciale tracée par vous.
Essayera-t-on encore de combattre cette vérité? On n’a déjà entassé que trop de sophismes et de mensonges pour l’obscurcir. L’industrie Cotonnière souffre et dépérit, a-t-on dit, la faute en est aux fabricants qui ne savent pas profiter des avantages que notre position topographique leur offre et qui refusent d’exploiter les débouchés qui leur sont ouverts.—Vous ne le croirez pas, Messieurs les Représentants. Il vous répugnera d’admettre que des fabricants vieillis dans l’étude de leur profession et dans la pratique des affaires commerciales, soient capables de repousser avec une stupide opiniâtreté les occasions de profit qu’ils auraient sous la main et fermeraient l’oreille à des conseils que dicterait la connaissance réelle des marchés lointains. Eh quoi! tandis qu’en Belgique tous les industriels jouissent d’une réputation de vigilance justement acquise, tandis qu’autour de nous tous les peuples rendent justice à l’excellence de notre coup-d’œil, à la supériorité de notre esprit pratique, de notre savoir industriel, ceux-là seulement qui appartiennent à l’Industrie Cotonnière feraient exception à la règle commune! Seraient-ils donc sortis d’une race autre que celle qui jadis, après avoir approvisionné toutes les contrées de leurs étoffes, surent donner leurs artisans pour maîtres à toutes les nations?