O fleur insaisissable et pure,
Saphir dont nul ne sait le prix,
Mêlez-vous à la chevelure
De celle dont je suis épris;
Pointillez dans la mousseline
De son blanc peignoir entr'ouvert,
Et dans la porcelaine fine
Où sa lèvre boit le thé vert.

Douces à voir, ô véroniques!
Vous ne durez qu'une heure ou deux,
Fugitives et sympathiques
Comme des regards amoureux.

Fleurs touchantes du sacrifice,
Mortes, vous savez nous guérir;
Je vois dans votre humble calice
Le ciel entier s'épanouir.
O véroniques! sous les chênes
Fleurissez pour les simples coeurs
Qui, dans les traverses humaines,
Vont cherchant les petites fleurs.

Douces à voir, ô véroniques!
Vous ne durez qu'une heure ou deux,
Fugitives et sympathiques
Comme des regards amoureux.

LES BOEUFS

J'ai deux grands boeufs dans mon étable,
Deux grands boeufs blancs, marqués de roux;
La charrue est en bois d'érable,
L'aiguillon en branche de houx;
C'est par leur soin qu'on voit la plaine
Verte l'hiver, jaune l'été;
Ils gagnent dans une semaine
Plus d'argent qu'ils n'en ont coûté.

S'il me fallait les vendre,
J'aimerais mieux me pendre;
J'aime Jeanne ma femme, eh bien! j'aimerais mieux
La voir mourir, que voir mourir mes boeufs.

Les voyez-vous, les belles bêtes,
Creuser profond et tracer droit,
Bravant la pluie et les tempêtes,
Qu'il fasse chaud, qu'il fasse froid?
Lorsque je fais halte pour boire,
Un brouillard sort de leurs naseaux,
Et je vois sur leur corne noire
Se poser les petits oiseaux.
S'il me fallait les vendre, etc.

Ils sont forts comme un pressoir d'huile,
Ils sont doux comme des moutons.
Tous les ans on vient de la ville
Les marchander dans nos cantons,
Pour les mener aux Tuileries,
Au mardi gras devant le roi,
Et puis les vendre aux boucheries,
Je ne veux pas, ils sont à moi.
S'il me fallait les vendre, etc.

Quand notre fille sera grande,
Si le fils de notre régent
En mariage la demande,
Je lui promets tout mon argent;
Mais si pour dot il veut qu'on donne
Les grands boeufs blancs, marqués de roux,
Ma fille, laissons la couronne,
Et ramenons les boeufs chez nous.
S'il me fallait les vendre, etc.