L'ÉBAUCHE
Sur une statue inachevée de Michel-Ange.
Comme un agonisant caché, les lèvres blanches,
Sous des draps en sueur dont ses bras et ses hanches
Soulèvent par endroits les grands plis distendus,
Au fond du bloc taillé brusquement comme un arbre,
On devine, râlant sous le manteau de marbre,
Le géant qu'il écrase et ses membres tordus.
Impuissance ou dégoût, le ciseau du vieux maître
N'a pas à son captif donné le temps de naître,
A l'âme impatiente il a nié son corps;
Et, depuis trois cents ans, l'informe créature,
Nuits et jours, pour briser son enveloppe obscure,
Du coude et du genou fait d'horribles efforts.
Sous le grand ciel brûlant, près des noirs térébinthes,
Dans les fraîches villas et les coupoles peintes,
L'appellent vainement ses aînés glorieux:
Comme un jardin fermé dont la senteur l'enivre,
Le maudit voit la vie, il s'élance, il veut vivre…
Arrière! Où sont tes pieds pour t'en aller vers eux ?
Va, je plains, je comprends, je connais ta torture.
Nul ouvrier n'est rude autant que la Nature;
Nul sculpteur ne la vaut, dans ses jours souverains,
Pour encombrer le sol d'inutiles ébauches
Qu'on voit se démener, lourdes, plates et gauches,
En des destins manqués qui leur brisent les reins.
Elle aussi, dès l'aurore, elle chante et se lève,
Pour pétrir au soleil les formes de son rêve,
Avec ses bras vaillants, dans l'argile des morts,
Puis, tout d'un coup, lâchant sa besogne, en colère,
Pèle mêle, en un coin, les jette à la poussière,
Avec des moitiés d'âme et des moitiés de corps.
Nul ne les comptera, ces victimes étranges,
Risibles avortons trébuchant dans leurs langes,
Qui tâtent le vent chaud de leurs yeux endormis,
Monstres mal copiés sur de trop beaux modèles
Qui, de leur coeur fragile et de leurs membres grêles,
S'efforcent au bonheur qu'on leur avait promis.
Vastes foules d'humains flagellés par les fièvres!
Ceux-là, tous les fruits mûrs leur échappent des lèvres.
La marâtre brutale en finit-elle un seul?
Non. Chez tous le désir est plus grand que la force;
Comme l'arbre, au printemps, déchire son écorce,
Chacun, pour en jaillir, s'agite en son linceul.
Qu'en dis-tu, lamentable et sublime statue?
Ta force, à ce combat, doit-elle être abattue?
As-tu soif, à la fin, de ce muet néant
Où nous dormions si bien dans les roches inertes,
Avant qu'on nous montrât les portes entr'ouvertes
D'un ironique Éden qu'un glaive nous défend?