"Et pourtant le Progrès et la libre Justice
N'exigent pas que l'homme erre jusqu'à la mort;
Et pourtant il est bon que chacun se bâtisse
Un nid, pour y garder tout ce qu'il tient du sort!

"Mais c'est la loi de l'or,—c'est le gain,— c'est la fièvre
De ce siècle agité d'un étrange tourment,
Qui partout nous poursuit, et nous chasse, et nous sèvre
De ce bonheur si pur, si calme et si charmant!

"Donc rien n'est ferme et fort désormais, rien ne dure:
Et comme un vil bagage, à l'aventure, on va
Cahotant son passé dans la lourde voiture
Qu'au premier coin de rue —hier au soir— on trouva.

"En route! Voici l'heure et le logis est vide:
Rêves, propos émus, passé vivant … adieu!—
C'était un vieux logis où vint plus d'une ride;
Mais l'âge, dans les coeurs, y retardait un peu.

"C'était un vieux logis dans une étroite rue,
Tout petit et perché bien haut sur l'escalier;
Mais un flot de soleil y réchauffait la vue
En frappant, le matin, au carreau familier."

ARMAND SILVESTRE

LE PÈLERINAGE

Après vingt ans d'exil, de cet exil impie
Où l'oubli de nos coeurs enchaîne seul nos pas,
Où la fragilité de nos regrets s'expie,
Après vingt ans d'exil que je ne comptais pas,

J'ai revu la maison lointaine et bien-aimée
Où je rêvais, enfant, de soleils sans déclin,
Où je sentais mon âme à tous les maux fermée,
Et dont, un jour de deuil, je sortis orphelin.

J'ai revu la maison et le doux coin de terre
Où mon souvenir seul fait passer, sous mes yeux,
Mon père souriant avec un front austère
Et ma mère pensive avec un front joyeux.