Un froid de mort fait dans leur pauvre chair
Glacer le sang, et leur veine est gelée.
Les coeurs pour eux se cuirassent de fer.
Le trépas vient. Ils vont sans mausolée
Pourrir au coin d'un champs ou d'une allée,
Et les corbeaux mangent leur corps transi
Que lavera la froide giboulée.
Ayez pitié des Enfants sans souci.
ENVOI
Pour cette vie effroyable, filée
De mal, de peine, ils te disent: Merci!
Muse, comme eux, avec eux, exilée.
Ayez pitié des Enfants sans souci!
SULLY PRUDHOMME
LES CHAÎNES
J'ai voulu tout aimer et je suis malheureux,
Car j'ai de mes tourments multiplié les causes;
D'innombrables liens frêles et douloureux
Dans l'univers entier vont de mon âme aux choses.
Tout m'attire à la fois et d'un attrait pareil:
Le vrai par ses lueurs, l'inconnu par ses voiles;
Un trait d'or frémissant joint mon coeur au soleil
Et de longs fils soyeux l'unissent aux étoiles.
La cadence m'enchaîne à l'air mélodieux,
La douceur du velours aux roses que je touche;
D'un sourire j'ai fait la chaîne de mes yeux,
Et j'ai fait d'un baiser la chaîne de ma bouche.
Ma vie est suspendue à ces fragiles noeuds,
Et je suis le captif des mille êtres que j'aime:
Au moindre ébranlement qu'un souffle cause en eux
Je sens un peu de moi s'arracher de moi-même.