Hélas! leurs descendants ne peuvent rien pour eux,
Car nous n'inventons rien qui les fasse renaître.
Quand je songe à ces morts, le moderne bien-être
Par leur injuste exil m'est rendu douloureux.
La tâche humaine est longue et sa fin décevante:
Des générations la dernière vivante
Seule aura sans tourment tous ses greniers comblés,
Et les premiers auteurs de la glèbe féconde
N'auront pas vu courir sur la face du monde
Le sourire paisible et rassurant des blés.
LE COMPLICE
J'ai bon coeur, je ne veux à nul être aucun mal,
Mais je retiens ma part des boeufs qu'un autre assomme
Et, malgré ma douceur, je suis bien aise en somme
Que le fouet d'un cocher hâte un peu mon cheval.
Je suis juste, et je sens qu'un pauvre est mon égal,
Mais, pendant que je jette une obole à cet homme,
Je m'installe au banquet dont un père économe
S'est donné les longs soins pour mon futur régal.
Je suis probe, mon bien ne doit rien à personne,
Mais j'usurpe le pain qui dans mes blés frissonne,
Héritier, sans labour, des champs fumés de morts.
Ainsi dans le massacre incessant qui m'engraisse,
Par la Nature élu, je fleuris et m'endors,
Comme l'enfant candide et sanglant d'une ogresse.