LA MORT DES JEUNES GENS DE LA DIVINE HELLADE
FRAGMENT
Antigone criant et marchant au supplice
N’avait pas de la mort leur sublime respect;
Ce n’était pas pour eux une funeste paix,
C’était un ordre auquel il faut qu’on obéisse.
Ils ne subissaient pas l’offense qu’il fît beau
Que le soleil mûrît les grappes de glycine;
Ils étaient souriant en face du tombeau,
Les rossignols élus que la rose assassine.
Ils ne regrettaient pas les tendres soirs futurs,
Les conversations sur les places d’Athènes,
Où, le col altéré de poussière et d’azur,
Pallas, comme un pigeon, pleure au bord des fontaines.
Ils ne regrettaient pas les gradins découverts
Où le public trépigne, insiste,
Pour regarder, avant qu’ils montent sur la piste,
Les cochers bleus riant avec les cochers verts.
Ils ne regrettaient pas ce loisir disparate
D’une ville qui semble un sordide palais,
Où l’on se réunit pour entendre Socrate
Et pour jouer aux osselets.
Ils étaient éblouis de tumulte et de risque,
Mais, si la fourbe mort les désignait soudain,
Ils laissaient sans gémir sur l’herbe du jardin
Les livres et le disque.
Ce n’était pas pour eux l’insupportable affront,
Ils se couchaient sans choc, sans lutte, sans tapage,
Comme on voit, ayant bien remué sous le front,
Un vers définitif s’étendre sur la page.
Ils étaient résignés, vêtus, rigides, prêts
Pour cette expérience étrange,
Comme Hyacinthe en fleur indolemment se change
Et comme Cyparis se transforme en cyprès.
Ils ne regrettaient rien de vivre en Ionie,
D’être libres, d’avoir des mères et des sœurs,
Et de sentir ce lourd sommeil envahisseur
Après une courte insomnie.