BY the grace and prerogative of the King, permission is granted to Jean Millot, Bookseller in the city of Paris, to print or to have printed, to sell and distribute throughout all our Kingdom, as often as he may desire, in such form or character as he may see fit, a book, entitled: The Conversion of the Savages, composed by Marc Lescarbot, Counsellor in the Court of Parliament. And this to remain valid until the expiration of six complete years, counting from the day on which the printing of said book shall be finished. During said period of time all Printers, Booksellers, and other persons of whatsoever rank, quality, or condition are prohibited from publishing, selling, imitating, or changing said book or any part thereof, under penalty of confiscation of the copies, and of fifteen hundred livres fine, one-half of which is to be paid to us, and one-half to the poor of the town hospital in this city of Paris, together with the costs, damages, and interests of the aforesaid petitioner: notwithstanding all cries of Haro, Norman Charter,[4] Licenses, letters, or other appeals and counter-claims, opposed to this now or in future. Given at Paris on the ninth day of September, in the year of grace, 1610, and in the first of our reign.

By the King in Council.

Signed, Brigard.


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[7] La Conversion des Sauvages qui ont esté baptisez en la Nouuelle-France, cette annee 1610.

Matth. 24. vers. 14.

LA parole immuable de nôtre Sauveur Iesus-Christ nous temoigne par l'organe de sainct Matthieu que l'Euangile du royaume des cieux sera annoncé par tout le monde, pour estre en temoignage à toutes nations, avant que la consommation vienne. Nous scavons par les histoires que la voix des Apôtres a eclaté par tout le monde de deça dés il y a plusieurs siecles passez, quoy qu'aujourd'hui les royaumes Chrétiens en soient la moindre partie. Mais quant au nouveau monde decouvert depuis environ six-vingts ans, nous n'auons aucun vestige que la parole de Dieu y ait onques [8] esté annoncée avant ces derniers temps, si ce n'est que nous voulions adjouter quelque foy à ce que Iehan de Leri rapporte, que comme il racontoit vn jour aux Bresiliens les grandes merveilles de Dieu en la creation du monde, & mysteres de nôtre redemption, vn vieillart lui dit qu'il auoit oui dire à son grand pere qu'autrefois vn homme barbu (or les Bresiliens ne le sont point) estoit venu vers eux, & leur avoit dit choses semblables: mais qu'on ne le voulut point écouter, & depuis s'estoiẽt entre-tuez & mangez les vns les autres. Quant aux autres nations de dela quelques vns ont bien quelque sourde nouvelle du deluge, & de l'immortalité des ames, ensemble dela beatitude des biẽvivans apres cette vie, mais ils peuvent avoir retenu cette obscure doctrine de main en main par tradition depuis le cataclisme vniversel qui avint [60] au temps de Noé. Reste donc à deplorer la miserable condition de ces peuples qui occupent vne terre si grande, que le monde de deça ne vient en comparaison avec elle, si nous comprenons la terre qui est outre le detroit de Magellan dite, [9] Terra del fugo, tant en son etenduë vers la Chine, & le Iapan, que vers la Nouvelle Guinée: comme aussi celle qui est outre la grande riviere de Canada, qui s'estend vers l'Orient & est baignée de la grande mer Occidentale. Toutes lesquelles contrees sont en vne miserable ignorance, & n'y a point d'apparence qu'elles aient onques eu le vẽt de l'Evangile, sinon qu'en ce dernier siecle l'Hespagnol parmi la cruauté & l'avarice y a apporté quelque lumiere de la religion Chrétienne. Mais cela est si peu de chose, qu'on n'en peut pas faire si grand estat qu'il pourroit sembler, d'autant que par la confession méme de ceux qui en ont écrit les histoires ils ont preque tué tous les naturels du païs, & en fait nombre vn certain historien, de plus de vingt millions, dés il y a soixante dix ans. L'Anglois depuis vingt-cinq ans a pris pié en vne terre qui git entre la Floride, & le païs des Armouchiquois, laquelle terre a esté appellée Virginie en l'honneur de la defuncte Royne d'Angleterre. Mais cette nation fait ses affaires si secretement, que peu de gens en sçauent de [10] nouvelles certaines. Peu apres que i'eu publié mon Histoire de la Nouvelle France on fit vn embarquemẽt de huit cens hommes pour y envoyer. Il n'est point mention qu'ils se soient lavé les mains au sang de ces peuples. En quoy ils ne sont ni à loüer, ni à blamer: car il n'y a aucune loy, ni aucun pretexte, qui permette de tuer qui que ce soit, & méme ceux des biens desquelz nous-nous emparons. [62] Mais ils sont à priser s'ils montrent à ces pauvres ignorans le chemin de salut par la vraye & non fardée doctrine Evangelique. Quant à noz François ie me suis assez plaint en madite Histoire de la poltronnerie du temps d'aujourd'huy, & du peu de zele que nous avons soit à redresser ces pauvres errans, soit à faire que le nom de Dieu soit coneu exalté & glorifié en ces terres d'outre mer, où jamais il ne le fut. Et toutefois nous voulons que cela porte le nom de France, nom tant auguste & venerable, que nous ne pouvons sans honte nous glorifier d'vne France qui n'est point Chrétienne. Ie sçay qu'il ne manque pas de gens de bõne volonté pour y aller. Mais pourquoy [11] l'Eglise, qui possede tant de biens; mais pourquoy les Grands, qui sont tant de depenses superflues, ne financent-ilz quelque chose pour l'execution d'vn si sainct œuvre? Deux Gentils-hommes pleins de courage en ces derniers tẽps se sont trouvez zelés à ceci, les Sieurs de Monts, & de Poutrincourt, lesquels à leurs dépens se sont enervés, & ont fait plus que leurs forces ne pouvoient porter. L'vn & l'autre ont continué jusques à present leurs voyages. Mais l'vn a esté deceu par deux fois, & est tombé en grand interest pour s'estre rendu trop credule aux paroles de quelques vns. Or d'autant que les dernieres nouvelles que nous avons de nôtre Nouvelle-France viennent de la part du Sieur de Poutrincourt, nous dirons ici ce qui est de son fait: & avons iuste sujet d'exalter son courage, entant que ne pouvant viure parmi la tourbe des hommes oisifs, dont nous n'abondons que trop; & voyant nôtre France comme languir au repos d'vn calme ennuieux aux hõmes de travail: apres avoir en mille occasions fait preuve de [64] sa valeur depuis vingt quatre ans ença; il a voulu coroner [12] ses labeurs vrayement Herculeens par la cause de Dieu, pour laquelle il employe ses moyens & ses forces, & va hazardant sa vie, pour accroitre le nombre des citoyens des cieux, & amener à la bergerie de Iesus-Christ nôtre souverain Pasteur, les brebis egarées, lesquelles il seroit bien-seant aux Prelats de l'Eglise d'aller recuillir (du moins contribuer à cet effect) puis qu'ils en ont le moyen. Mais avec combien de travaux s'est-il employé jusques ici à cela? Voici la troisieme fois qu'il passe le grand Ocean pour parvenir à ce but. La premiere année se passa avec le sieur de Monts à chercher vne demeure propre & vn port asseuré pour la retraite des vaisseaux & des hommes. Ce qui ne succeda pas bien. La seconde année fut employée à la mesme chose, & lors il estoit en France. En la troisieme nous fimes epreuve de la terre, laquelle nous rendit abondamment le fruict de nôtre culture: Cette annee icy voyant par vne mauvaise experience que les hommes sont trompeurs, il ne s'est plus voulu attendre à autre qu'à luy-méme, & [s']est mis en mer le 26. Fevrier, ayant eu [13] temps fort contraire en sa navigation, laquelle a esté la plus longue dont i'aye jamais ouï parler. Certes la nôtre nous fut fort ennuieuse il y a trois ans, ayans esté vagabons l'espace de deux mois & demi sur la mer avant qu'arriver au Port Royal. Mais en cette-ci ils ont esté trois mois entiers. De sorte qu'vn indiscret se seroit mutiné jusques à faire de mauvaises conspirations: toutesfois la benignité dudit Sieur de Poutrincourt & le respect du lieu où il demeuroit à Paris, lui ont serui de bouclier pour luy garentir la vie. [66] Terrir, c'est à dire decouvrir la terre. La premiere côte où territ iceluy Sieur de Poutrincourt fut au port au Mouton. De là parmi les brouïllas qui sont fort frequens le long de l'Eté en cette mer, il se trouva en quelques perils, principalement vers le Cap de Sable, où son vaisseau pensa toucher sur les brisans. Hist. de la Nouvelle-France liv. 2. chap. 37. p. 527. Depuis voulant gaigner le Port Royal, il fut porté par la violence des vents quarante lieuës par-dela, c'est à sçavoir à la riviere de Norombega tant celebrée & fabuleusement décrite par les Geographes & Historiens, ainsi que i'ay monstré en madite Histoire, là où se pourra voir cette navigation par la Table geographique [14] que i'y ay mise. De-là il vint à la riviere sainct Iehan qui est vis à vis du Port Royal pardela la Baye Françoise, où il trouva vn navire de S. Malo, qui troquoit avec les Sauvages du païs. Et là il eut plainte d'vn Capitaine Sauvage qu'vn dudit navire lui auoit ravi sa femme, & en abusoit: dont ledit Sieur fit informer, & print celui là prisonnier, & le navire aussi. Mais il laissa aller ledit navire & les matelots se contentant de garder le malfaiteur: lequel neantmoins s'evada dans vne chaloupe & se retira avec les Sauvages, les detournant de l'amitié des François, comme nous dirons ci-apres. En fin arriués audit Port Royal il ne se peut dire avec combien de ioye ces pauvres peuples receurent ledit Sieur & sa compagnie. Et de verité le sujet de cette ioye estoit d'autant plus grand qu'ils n'avoient plus d'esperance de voir les François habiter aupres d'eux, desquels ils auoient ressenti les courtoisies lors que nous y estions, dont se voyans priués, aussi pleuroient ils à chaudes larmes quand nous partimes de là il y a trois ans. En ce Port Royal est la demeure [15] dudict sieur de Poutrincourt, le plus beau sejour que [68] Dieu ait formé sur la terre, remparé d'un rang de 12 ou 15. lieuës de montagnes du côté du Nort, sur lesquelles bat le Soleil tout le iour: & de cotaux au côte du Su, ou Midi: lequel au reste peut contenir vingt milles vaisseaux en asseurance, ayant vingt brasses de profond à son entrée, vne lieuë & demie de large, & quatre de long jusques à vne ile qui a vne lieuë Françoise de circuit: dans lequel i'ay veu quelquefois à l'aise noüer vne moyenne Baleine, qui venoit auec le flot à huict heures au matin par chacun jour. Au reste dans ce port se peche en la saison grande quantité de harens, d'eplans, (ou eperlans) sardines, bars, moruës, loups-marins, & autre poissons: & quant aux coquillages, on y recueille force houmars, crappes, palourdes, coques, moules, escargots, & chatagines de mer. Mais qui voudra aller au dessus du flot de la mer il pechera en la riviere force eturgeons & saumons, à la dessaicte desquels il y a vn singulier plaisir. Or pour reprendre nôstre fil, le Sieur de Poutrincourt arrivé [6 i.e. 16] là a trouvé ses batimens tout entiers sans que les Sauvages (ainsi a-on appellé ces peuples là iusques à maintenant) y eussent touché en aucune façon, ny méme aux meubles qu'on y avoit laissé. Et soucieux de leurs vieux amis ils demandoient comme vn chacun d'eux se portoit, les nommant particulierement par leurs noms communs, & demandans pourquoy tels & tels n'y estoient retournez. Ceci demontre vne grãde debõnaireté en ce peuple, lequel aussi ayant en nous reconu toute humanité, ne nous fuit point; comme il fait l'Hespagnol en tout ce grand monde nouveau. Et consequemment par vne douceur & courtoisie, qui leur est aussi familiere qu'à nous, il est aisé de les faire plier à tout ce que l'on [70] voudra, & particulierement pour ce qui touche le point de la Religion, de laquelle nous leur avions baillé de bonnes impressiõs lors que nous estions aupres d'eux, & ne desiroient pas mieux que de se ranger souz la banniere de Iesus-Christ: à quoy ils eussent esté receuz dés lors, si nous eussions eu vn pié ferme en la terre. Mais comme nous pensions continuer, [17] avint que le sieur de Monts ne pouvant plus fournir à la depense, & le Roy ne l'assistant point, il fut contraint de revoquer tous ceux qui estoient pardelà, lesquels n'avoient porté les choses necessaires à vne plus longue demeure. Ainsi c'eust esté temerité & folie de conferer le baptéme à ceux qu'il eust fallu par apres abandonner, & leur donner sujet de retourner à leur vomissement. Mais maintenant que c'est à bon escient, & que ledit sieur de Poutrincourt fait pardelà sa demeure actuelle, il est loisible de leur imprimer le charactere Chrétien sur le front & en l'ame, apres les avoir instruit és principaux articles de nôtre Foy. Aux Hebr. 11. vers. 6. Ce qu'a eu soin de faire ledit Sieur, sachant ce que dit l'Apôtre, que celuy qui s'approche de Dieu doibt croire que Dieu est: & apres cette croyance, peu à peu on vient aux choses qui sont plus eloignées du sens commun, comme de croire que d'vn rien Dieu ait fait toutes choses, qu'il se soit fait homme, qu'il soit nay d'vne Vierge, qu'il ait voulu mourir pour l'homme, &c. Et d'autant que les hommes Ecclesiastics qui ont esté portés pardelà ne sont encore [18] instruits en la langue de ces peuples, ledit Sieur a pris la peine de les instruire & les faire instruire par l'organe de son fils ainé jeune Gentilhomme qui entend & parle fort bien ladite langue, & qui sẽble estre né pour leur ouvrir le chemin des cieux. Les hommes qui sont au Port Royal, [72] & terres adjacentes tirant vers la Terre-neuve, s'appellent Souriquois, & ont leur langue propre. Mais passée la Baye Françoise, qui a environ 40. lieuës de profond dans les terres, & 10. ou 12. lieuës de large, les hommes de l'autre part s'appellent Etechemins, & plus loin sont les Armouchiquois peuple distingué de langage de ceux-ci, & lequel est heureux en quãtité de belles vignes & gros raisins, s'il sçavoit conoitre l'vtilité de ce fruit, lequel (ainsi que nos vieux Gaullois) il pense estre poison. Ammian Marcellin. Il a aussi de la chãve excellente que la nature lui donne, laquelle en beauté and bõté passe de beaucoup la nôtre: & outre ce le Sassafras, force chenes, noyers, pruniers, chataigniers, & autres fruits qui ne sont venus à nôtre conoissance. Quant au Port Royal ie veux confesser qu'il n'y a pas [19] tant de fruits: & neantmoins la terre y est plantureuse pour y esperer tout ce que la France Gaulloise nous produit. Tous ces peuples se gouvernent par Capitaines qu'ils appellent Sagamos, mot qui est pris és Indes Orientales en méme signification, ainsi que i'ay leu en l'histoire de Maffeus, & lequel i'estime venir du mot Hebrieu Sagan, qui signifie Grand Prince, selon Rabbi David, & quelquefois celui qui tient le second lieu apres le souverain Pontife. Esai. 41. vers. 25, Ierem. 51. vers. 23. Santes Pagnin, 9. En la version ordinaire de la Bible il est pris pour le Magistrat: & neantmoins là méme les interpretes Hebrieux le tournẽt Prince. Et de fait nous lisons dans Berose que Noé fut appellé Saga tant pour ce qu'il estoit grand Prince, que pour ce qu'il avoit enseigné la Theologie, & les ceremonies du service divin, avec beaucoup de secrets, des choses natureles, aux Scytes Armeniens, que les anciens Cosmographes appellerent Sages du nom de Noé. Et paraventure pour cette [74] méme consideration ont esté appellés nos Tectosages, qui sont les Tolosains. Car ce bon pere restaurateur du monde vint en Italie, & envoya [20] repeupler les Gaulles apres le Deluge, donnant son nom de Gaulois (car Xenophon dit qu'il fut aussi appellé de ce nom) à ceux qu'il y envoya, par ce qu'il avoit esté echappé des eaux. Et n'est pas inconvenient que lui-méme n'ait imposé le nom aux Tectosages. Revenons à nôtre mot de Sagamos lequel est le tiltre d'honneur des Capitaines en ces Terres neuves dont nous parlons. Au Port Royal le Capitaine, ou Sagamos dudit lieu s'appelle en son nom Membertou. Il est âgé de cent ans pour le moins, & peut naturellement vivre encore plus de cinquante. Il a sous soy plusieurs familles, ausquelles il commande, non point avec tant d'authorité que fait nôtre Roy sur ses sujets, mais pour haranguer, donner conseil, marcher à la guerre, faire raison à celui qui reçoit quelque injure, & choses sẽblables. Il ne met point d'impost sur le peuple. Mais s'il y a de la chasse il en a sa part sans qu'il soit tenu d'y aller. Vray est qu'on lui fait quelquefois des presens de peaux de Castors, ou autre chose, quand il est employé pour la guerison de quelque malade, ou pour interroger [21] son dæmon (qu'il appelle Aoutem) afin d'auoir nouvelle de quelque chose future, ou absente: car chaque village, ou compagnie de Sauvages, ayant vn Aoutmoin, c'est à dire Devin, qui fait cet office, Membertou est celui qui de grande ancienneté à prattiqué cela entre ceux parmi lesquels il a conversé. Si bien qu'il est en credit pardessus tous les autres Sagamos du païs, aiãt dés sa jeunesse esté grand Capitaine, & parmi cela exercé l'office de Devin & de Medecin, qui sont les [76] trois choses plus efficaces à obliger les hommes, & à se rendre necessaire en ceste vie humaine. Or ce Membertou aujourd'huy par la grace de Dieu est Chrétien avec toute sa famille, aiant esté baptizé, & vingt autres apres lui, le jour sainct Iehan dernier 24. Iuin. I'en ay lettres dudit Sieur de Poutrincourt en datte du vnzieme jour de Iuillet ensuivant. Ledit Membertou a esté nommé du nom de nôtre feu bon Roy Henry IIII. & son fils ainé du nom de Monseigneur le Dauphin aujourd'huy nôtre Roy Lovis XIII. que Dieu benie. Et ainsi consequemment la femme de Membertou a [22] esté nommée Marie du nom de la Royne Regente, & à sa fille a esté imposé le nom de la Roine Margverite. Le second fils de Membertou dit Actaudin fut nommé Pavl du nom de nôtre sainct Pere le Pape de Rome. La fille du susdit Louis eut nom Christine en l'honneur de Madame la sœur ainee du Roy. Et consequemment à chacun fut imposé le nom de quelque illustre, ou notable personnage de deça. Plusieurs autres Sauvages estoient lors allez cabanner ailleurs (comme c'est leur coutume de se disperser par bendes quand l'esté est venu) lors de ces solennitez de regeneration Chrétienne, lesquels nous estimons estre aujourd'huy enrollés en la famille de Dieu par le méme lavemẽt du sainct bapteme. Mais le diable, qui iamais ne dort, en ceste occurrence ici a témoigné la jalousie qu'il avoit du salut annoncé à ce peuple, & de voir que le nom de Dieu fust glorifié en cette terre: ayant suscité vn mauvais François, non François, mais Turc: non Turc, mais Athée, pour detourner du sentier de salut plusieurs Sauvages qui estoient Chrétiens en leur ame & de [23] volonté dés il y a trois ans: & entre autres vn [78] Sagamos nommé Chkoudun homme de grand credit, duquel i'ay fait honorable mẽtion en mon Histoire de la Nouvelle-Frãce, par ce que je l'ay veu sur tous autres aymer les François, & qu'il admiroit nos inventions au pris de leur ignorance: mémes que s'estant quelquefois trouvé aux remontrances Chrétiennes qui se faisoient par-de là à noz Frãçois par chacun Dimanche, il s'y rendoit attentif, encores qu'il n'y entẽdist rien: & davantage avoit pendu devant sa poitrine le signe de la Croix, lequel il faisoit aussi porter à ses domestics & avoit à nôtre imitation planté vne grande Croix en la place de son village dit Oigoudi, sur le port de la riuiere sainct Iehan, à dix lieuës du port Royal. Or cet homme avec les autres, a esté détourné d'estre Chrétien par l'avarice maudite de ce mauvais François que i'ay touché ci-dessus, lequel ie ne veux nõmer pour cette heure pour l'amour & reverence que ie porte à son pere, mais avec protestation de l'eterniser s'il ne s'amende. Celui-là, di-ie, pour attraper quelques Castors de ce Sagamos [24] Chkoudun, l'alla en Iuin dernier suborner, apres s'estre euadé des mains dudit Sieur de Poutrincourt, disãt que tout ce qu'icelui Poutrincourt leur disoit de Dieu n'estoit rien qui vaille, qu'il ne le falloit point croire, & que c'estoit vn abuseur, & qu'il les feroit mourir pour avoir leurs Castors. Ie laisse beaucoup de mechans discours qu'il peut avoir adjouté à cela. S'il estoit de la Religion de ceux qui se disent Reformez ie l'excuserois aucunement: mais il mõtre bien qu'il n'est ni de l'vne, ny de l'autre. Si diray-ie toutefois qu'il a sujet de remercier Dieu du dãger où il s'est veu en nôtre voiage. Ce Sagamos pouvoit estant Chrétien en rẽdre bon nombre [80] semblables à lui, à son imitation. Mais ie veux esperer, ou plustot croire pour certain qu'il ne demeurera plus gueres long tẽps en cet erreur, & que ledit Sieur aura trouvé moyen de l'attirer (avec beaucoup d'autres) pres de soy, pour luy imprimer derechef les vives persuasions dont il luy avoit autrefois touché l'ame en ma presence. Car l'esprit de Dieu est puissant pour faire tõber sur ce champ vne nouvelle rousee, qui fera regermer ce que la grele a desseché & abbatu. Dieu vueille par sa grace conduire le tout en sorte que la chose reüssisse à sa gloire & à l'edification de ce peuple, pour lequel tous Chrétiens doivent faire continuelles prieres à sa divine bonté, à ce qu'il lui plaise confirmer & avancer l'œuvre qu'il lui a pleu susciter en ce temps pour l'exaltation de son nom, & le salut de ses creatures.

FIN.

[25] Il y a pardela des hommes d'Eglise de bon sçavoir que le seul zele de la Religion y a porté, lesquels ne manqueront de faire tout ce que la pieté requerra en ce regard. Or quant à present il n'est pas besoin de ces Docteurs sublimes, qui peuvent estre plus vtiles pardeça à combattre les vices & les heresies. Ioint qu'il y a certaine sorte de gens desquels on ne se peut pas bien asseurer faisans métier de censurer tout ce qui ne vient à leurs maximes, & voulans commander par tout. Il suffit d'estre veillé au dehors sans avoir de ces epilogueurs qui considerent tous les mouvemens de vôtre corps & de vôtre cœur pour en faire regitres, desquels les plus grands Rois mémes ne se peuvẽt defendre. Et puis, que serviroiẽt pardela tãt de gens de cette sorte, quãt à present, si ce n'est qu'ils [82] voulussent s'addonner à la culture de la terre? Car ce n'est pas tout que d'aller là. Il faut considerer ce que l'on y fera y estant arrivé. Pour ce qui est de la demeure du Sieur de Poutrincourt il s'est fourni au depart de ce qui lui estoit necessaire. Mais s'il prenoit envie à quelques gens de bien d'y [26] avancer l'Evangile, ie seroy d'avis qu'ils fissent cinq ou six bandes, avec chacun vn navire bien equippé, & qu'ils allassent planter des colonies en diverses places de ces quartiers là, comme à Tadoussac, Gachepé, Campseau, la Héve, Oigoudi, Saincte Croix, Pemptegoet, Kinibeki, & autres endroits où sont les assemblées de Sauvages, lesquels il faut que le temps ameine à la Religion Chrétienne: si ce n'est qu'vn grand Pere de famille tel que le Roy en vueille avoir la gloire totale, & face habiter ces lieux. Car d'y penser vivre à leur mode i'estime cela estre hors de nôtre pouvoir. Façon de vivre des Souriquois & Ethechemins. Et pour le montrer, leur façon de vivre est telle, que depuis la premiere terre (qui est la Terre-neuve) insques aux Armouchiquois, qui sont pres de trois cens lieuës, les hommes vivent vagabons, sans labourage, n'estans iamais plus de cinq ou six semaines en vn lieu. Pline à fait mention de certains peuples dits Ichthyophages, c'est à dire Mangeurs de poissons, viuans de cela. Ceux ci sont tout de méme les trois parts de l'année. Car venant le Printẽps ils se divisent par troupes sur les rives de mer insques à [27] l'Hiver, lequel venãt, par ce que le poissõ se retire au fond des grandes eaux salées, ilz cherchent les lacs & ombres des bois, où ilz pechent les Castors, dont ilz vivẽt, & d'autres chasses, comme Ellans, Caribous, Cerfs, & autres animaux moindres que ceux-lá. Et neantmoins quelquefois, en Eté méme ilz ne laissent point de chasser: & [84] d'ailleurs ont infinie quantité d'oyseaux en certaines iles és mois de May, Iuin, Iuillet, & Aoust. le coucher. Quant à leur coucher, vne peau etendue sur la terre leur sert de matelas. Et en cela n'avons dequoy nous mocquer d'eux, par ce que noz vieux peres Gaullois en faisoient de méme, & dinoiẽt aussi sur des peaux de chiens & de loups, si Diodore & Strabon disent vray. Armouchiquois. Mais quant au pais des Armouchiquois & Iroquois, il y a plus grande moisson à faure pour ceux qui sont poussez d'vn zele religieux, par ce que le peuple y est beaucoup plus frequent, & cultive la terre, de laquelle il retire vn grand soulagement de vie. Vray est qu'il n'entent pas bien la façõ de faire le pain, n'ayant les inventiõs des moulins, ni du levain, ni des fours; ains broye son blé en certaine façon de [28] mortiers, & l'empâte au mieux qu'il peut pour le faire cuire entre deux pierres echauffées au feu: ou bien rotit ledit blé en epic sur la braise, ainsi que faisoient les vieux Romains, au dire de Pline. Plin. liv. 18. chap. 2. & 10. Depuis on trouva le moyen de faire des gateaux souz la cendre: & depuis encore les boulengers trouverent la façon des fours. Or ces peuples cultivans la terre sont arretés, ce que les autres ne sont point, n'ayans rien de propre, tels qu'estoient les Allemans au temps de Tacite, lequel a décrit leurs anciennes façons de vivre. Iroquois. Plus avant dans les terres au dessus des Armouchiquois sont les Iroquois peuples aussi arretés, par-ce qu'ilz cultivent la terre, d'où ils recueillent du blé mahis (ou Sarazin) dés féves, des bõnes racines, & bref tout ce que nous avons dit du pays desdits Armouchiquois, voire encore plus, car par necessité ilz vivent de la terre, estans loin de la mer. Neantmoins ils ont vn grand lac d'étendue merveilleuse, comme d'environ 60. lieuës, [86] à lentour duquel ils sont cabãnés. Dans ledit lac il y a des iles belles & grandes, habitées desdits Iroquois, qui sont vn grand peuple, & plus on va [29] avant dans les terres plus on les trouve habitées: Nouveau Mexique. si bien que (s'il en faut croire les Hespagnols) au pays dit le Nouveau Mexique bien loin pardela lesdits Iroquois, en tirant au Suroüest, il y a des villes baties, & des maisons à trois & quatre etages: méme du bestial privé: d'où ils ont appellé vne certaine riviere Rio de las Vaccas, La riviere des Vaches, pour y en avoir veu en grand nombre paturer le lõg de la riviere. Grand lac outre Canada.Et est-ce pays directement au Nort à plus de cinq cens lieuës du vieil Mexique, avoisinant, comme ie croy, l'extremité du grand lac de la riviere de Canada, lequel (selon le rapport des Sauvages) a trente journées de long. Ie croiroy que des hommes robustes & bien composés pourroient vivre parmi ces peuples là, & faire grand fruit à l'avancement de la Religion Chrétienne. Mais quant aux Souriquois, & Etechemins, qui sont vagabons & divisés, il les faut assembler par la culture de la terre, & obliger par ce moyen à demeurer en vn lieu. Car quiconque a pris la peine de cultiver vne terre il ne la quitte point aisement. Il cõbat pour la conserver de tout son courage. [30] Mais ie trouve ce dessein de longue execution si nous n'y allons d'autre zele, & si vn Roy ou riche Prince ne prent cette cause en main, laquelle certes est digne d'vn royaume tres-Chrétien. Conquete de la Palestine comparee à celle de la Nouvelle-France. On a jadis fait tant de depenses & pertes d'hommes à la reconqueste de la Palestine, à quoy on a peu proufité: & aujourd'hui à peu de frais on pourroit faire des merveilles, & acquerir infinis peuples à Dieu sans coup ferir: & nous sommes touchés d'vne ie ne sçay quelle [88] lethargie en ce qui est du zele religieux qui bruloit noz peres anciennement. Si on n'esperoit aucun fruit temporel en ceci ie pardonnerois à l'imbecillité humaine. Mais il y a de si certaines esperances d'vne bõne vsure, qu'elles ferment la bouche à tous les ennemis de ce pays là, lesquels le decrient afin de ne perdre la traite des Castors & autres pelleteries dont ils vivent, & sans cela mourroyent de faim, ou ne sçauroient à quoy s'employer. Au Roy & à la Royne.Que s'il plaisoit au Roy, & à la Royne Regente sa mere, en laquelle Dieu a allume vn brasier de pieté, prendre goust à ceci (cõme certes elle a faict au rapport de la Conversiõ des Sauvages baptizés par le [31] soin du Sieur de Poutrincourt) & laisser quelque memoire d'elle, ou plustot s'asseurer de la beatitude des cieux par cette action qui est toute de Dieu, on ne peut dire quelle gloire à l'avenir ce lui seroit d'estre la premiere qui auroit planté l'Evangile en de si grandes terres, qui (par maniere de dire) n'ont point de bornes. Si Helene mere de l'Empereur Cõstantin eust trouvé tant de sujet de bien-faire, elle eust beaucoup mieux aimé edifier à Dieu des temples vivans que tant d'edifices de marbre dont elle a rempli la terre saincte. Et au bout l'esperance de la remuneration temporelle n'en est poĩt vaine. Car d'une part le Sieur de Poutrincourt demeure toujours serviteur du Roy en la terre que sa Maiesté luy a octroyée: en laquelle il seroit le rendezvous & support de tant de vaisseaux qui vont tous les ans aux Terres neuves, où ilz reçoivent mille incommodités, & en perit grand nombre, comme nous avons veu & oui dire. Moyens pour aller aux Molucques par le Ponant & le Nort.Dailleurs penetrant dans les terres, nous pourrions nous rendre familier le chemin de la Chine, & des Molucques par vn climat & parallele tẽperé, en [90] faisant quelques statiõs ou [32] demeures au Saut de la grande riviere de Canada, puis aux lacs qui sont plus outre, le dernier desquels n'est pas loin de la grande mer Occidentale, par laquelle les Hespagnols vont aujourd'hui en l'Orient: Ou bien on pouroit faire la méme entreprise par la riviere de Saguenay, outre laquelle les Sauvages rapportent qu'il y a vne mer dont ilz n'ont veu le bout, qui est sans doute ce passage par le Nort, lequel en vain l'on a tant recherché. Vtilités.De sorte que nous aurions des epices, & autres drogues sans les mendier desdits Hespagnols, & demeureroit és mains du Roy le proufit qu'il tire de nous sur ces denrées: Laissant à part l'vtilité des cuirs, paturages, pecheries, & autres biens. Mais il faut semer avant que recuillir. Par ces exercices on occuperoit beaucoup de ieunesse Françoise, dont vne partie languit ou de pauvreté, ou d'oisiveté: ou vont aux provinces etrangeres enseigner les metiers qui nous estoient iadis propres & particuliers, au moyen dequoy la France estoit remplie de biens, au lieu qu'aujourd'hui vne longue paix ne l'a encore peu remettre en son premier lustre, tant [33] pour la raison que dessus, que pour le nombre de gens oisifs, & mendians valides & volontaires que le public nourrit. Chiquanerie.Entre lesquelles incommodités on pourrait mettre encore le mal de la chiquanerie qui mange nostre nation, dõt elle a esté blamée de tout temps. A quoy Ammiã Marcellin.seroit aucunement obvié par les frequẽtes navigations: estant ainsi qu'une partie de ceux qui plaident auroient plustot fait de conquester nouvelle terre, demeurans en l'obeissance du Roy, que de poursuivre ce qu'ilz debattent avec tant de ruines, longueurs, solicitudes, & travaux. Et en ce ie repute heureux tous [92] ces pauvres peuples que ie deplore ici. Felicité des Sauvages.Car la blafarde Envie ne les amaigrit poĩt ilz ne ressentent point les inhumanités d'vn qui sert Dieu en torticoli, pour souz cette couleur tourmenter les hommes; ilz ne sont point sujets au calcul de ceux qui manquans de vertu & de bonté s'affublent d'vn faux pretexte de pieté pour nourrir leur ambition. S'ilz ne conoissent point Dieu, au moins ne le blasphement ilz point, comme font la pluspart des Chretiens. Ilz ne sçavent que c'est d'empoisonner, ni de corrompre la [34] chasteté par artifice diabolique. Il n'y a point de pauvres, ny de mendians entre eux. Tous sont riches, entant que tous travaillent & vivent. Mais entre nous il va bien autrement. Car il y en a plus de la moitié qui vit du labeur d'autrui, ne faisant aucun metier qui soit necessaire à la vie humaine. Que si ce païs là estoit etabli, tel y a qui n'ose faire ici ce qu'il feroit là. Pour ceux qui vont en la N. France.Il n'ose point ici estre bucheron, laboureur, vigneron, &c. par ce que sõ pere est chiquaneur, barbier, apothicaire &c. Et là il oublieroit toutes ces aprehensions de reproche, & prendroit plaisir à cultiver sa terre, ayant beaucoup de compagnons d'aussi bonne maison que lui. Et cultiver la terre c'est le metier le plus innocent, & plus certain, exercice de ceux de qui nous sommes tous descendus, & de ces braves Capitaines Romains qui sçavoient domter & ne point estre domtés. Mais depuis que la pompe & la malice se sont introduits parmi les hommes, ce qui estoit vertu a tourné en reproche, & les faineans sont venus en estime. A la Royne.Or laissons ces gens là, & revenons au Sieur de Poutrincourt, ains plustot a vous, ô Royne Tres-Chretienne, [35] la plus grande, & plus cherie des cieux que l'œil du monde voye en la rõde qu'il fait [94] chaque iour alentour de cet vnivers. Vous qui avés le maniement du plus noble Empire dici bas, Quoy souffrirez vous de voir vn Gentil-hõme de si bonne volonté sans l'employer & sans le secourir? Voulez vous qu'il emporte la premiere gloire du monde par dessus vous, & que le triomphe de cet affaire luy demeure sans que vous y participiés? Non, non, Madame, il faut que le tout vous en soit rapporté, & que cõme les etoilles empruntent leur lumiere du soleil, aussi que du Roy & de vous qui nous l'avés dõné toutes les belles actiõs des François depẽdent. Il faut donc prevenir cette gloire, & ne la ceder à autre, tandis que vous avés vn Poutrincourt bon François, & qui a servi le feu Roy de regretable memoire vôtre Epoux (que Dieu absolve) en des affaires d'Estat dont les histoires ne font mention.: En haine dequoy sa maison & ses biens ont passé par l'examen du feu. Il ne passe point l'Ocean pour voir le païs, comme ont fait préque tous les autres qui ont entrepris de semblables navigations [36] aux dépens de noz Roys. Mais il mõtre par effect quelle est son intentiõ, si bien qu'on n'en peut point douter, & ne hazarderez rien maintenant quand vôtre Majesté l'employera à bon escient à l'amplificatiõ de la religion Chrétienne és terres Occidentales d'outre mer. Vous reconoissez son zele, le vôtre est incomparable, mais il faut aviser où se pourra mieux faire vôtre emploite. Ie louë les Princesses & Dames qui depuis quinze ans ont dõné de leurs biens pour le repos de ceux ou celles qui se veulent sequestrer du monde. Mais i'estime (sauf correction) que leur pieté seroit plus illustre si elle se montroit envers ces pauvres peuples Occidentaux qui gemissent, & dont le defaut d'instruction crie vengeance [96] à Dieu contre ceux qui les peuvent ayder à estre Chrétiens, & ne le font pas. Vne Royne de Castille a esté cause que la religion Chrétienne a esté portée és terres que tient l'Hespagnol en Occident: faites ô lumiere des Roynes du monde, que par vous bientot on oye eclater le nom de Dieu par tout ce monde nouveau où il n'est point encore coneu. Or reprenant le fil de mõ [37] Histoire, puisque nous avons parlé du voyage dudit Sieur de Poutrincourt, il ne sera point hors de propos si apres avoir touché les incommodités & longueurs de sa navigation, qui l'ont reculé d'vn an, nous disons vn mot du retour de son vaisseau. Ce qui sera bref, d'autant qu'ordinairement sont bréves les navigations qui se font des terres Occidentales en deça hors le Tropique du Cancre. Liv. 1. ch. 24. & li. 2. ch. 41. & 42.I'ay rendu la raison de cela en mon Histoire de la Nouvelle-France, où ie renvoye le Lecteur: comme aussi pour sçavoir la raison pourquoy en Eté la mer y est remplie de brumes en telle sorte que pour vn jour serein il y en a deux de broüillas: & deux fois m'y suis trouvé parmi des brumes de huict jours entiers. Que c'est ce Banc Voy la dite Histoire liv. 2. chap. 24.Ceci e esté cause que ledit Sieur de Poutrincourt renvoyant son fils en France pour faire nouvelle charge, il a demeuré aussi long temps à gaigner le grand Banc aux Moruës depuis le Port Royal, comme à gaigner la France depuis ledit Banc: & toutefois depuis icelui Banc jusques à la terre de France il y a huit cens bonnes lieuës: & de là méme jusques audit Port Royal il n'y en a gueres [38] plus de trois cens. C'est sur ledit Banc qu'on trouve ordinairement tout l'Eté force navires qui font la Pecherie des Moruës qu'on apporte pardeça, lesquelles on appelle Moruës de Terre-neuve. Ainsi le fils dudit Sieur de Poutrincourt (dit [98] le Baron de Sainct Iust) arrivãt audit Banc fit provision de viande freche, & pecherie de poisson. La maniere de cette pecherie, voy au lieu sus-dit.En quoy faisant il eut en rencontre vn navire Rochelois & vn autre du Havre de Grace, d'où il eut nouvelles de la mort lamentable de nôtre defunct bon Roy, sans sçavoir par qui, ni comment. Mais apres eut en rencontre vn autre navire Anglois, d'où il entendit la méme chose, accusans du parricide des gens que ie ne veux ici nõmer: car ils le disoient par haine & envie, n'ayans plus grans adversaires qu'eux. En 15. jours du Banc en France.En quinze jours donc ledit Sieur de Sainct Iust fut rendu dudit Banc en France, ayant toujours eu vent en poupe: navigation certes beaucoup plus agreable que celle du vingtsixieme de Février mentionnée-ci-dessus. Les gens du Sieur de Monts partirent du Havre de Grace neuf ou dix jours apres ledit jour 26. Février pour aller à Kebec, 40. lieuës pardela [39] la riviere de Saguenay, où icelui Sieur de Monts s'est fortifié. Mais ilz furent contraints de relacher pour les mauvais vents. Et là dessus courut vn bruit que le Sieur de Poutrincourt estoit peri en mer, & tout son equipage. A quoy ie n'adjoutay onques foy, croyant pour certain que Dieu l'aidera, & le fera passer par-dessus toutes difficultez. Kebec Fort du Sieur de Monts.Nous n'avons encore nouvelles dudit Kebec, & en attendons bien-tot. Mais ie puis dire pour la verité que si jamais quelque chose de bon reüssit de la Nouvelle-France la posterité en aura de l'obligatiõ audit Sieur de Monts autheur de ces choses, auquel si on n'eust point oté le privilege qui lui avoit esté baillé pour la traite de Castors & autres pelleteries, aujourd'hui nous aurions force bestiaux, arbres fruictiers, peuples, & batimẽs en ladite province. Car il a desiré ardamment de voir pardela les affaires etablies à [100] l'honneur de Dieu & de la France. Et jaçoit qu'on lui ait oté le sujet de continuer, si ne s'est il point decouragé jusques à present de faire ce qu'il a peu, ayant fait batir vn Fort audit Kebec, avec des logemens fort beaux & commodes. En ce lieu de Kebec cette [40] grande & immense riviere de Canada est reduite à l'étroit, & n'a que la portée d'vn fauconneau de large, abõdante en poissons autant que riviere du monde. Pour le pays il est beau à merveilles, & abondant en chasse. Mais estant en pays plus froid que le port Royal, assavoir quatre vingtz lieuës plus au Nort, aussi la pelleterie y est elle beaucoup plus belle. Car (entre autres) les Renars y sont noirs, & d'vn poil si beau, qu'il semble faire honte à la Martre. Les Sauvages du Port Royal y peuvent aller en dix ou douze jours par le moyen des rivieres sur lesquelles ils navigent préque jusques à la source, & de là portans leurs petits canots d'écorce par quelque espace dans les bois, ils gaignent vne autre riviere qui va tomber dans ledit fleuve de Canada, & ainsi expedient bien-tot de lõgs voyages: ce que de nous-mémes ne sçaurions faire en l'etat qu'est le païs. Et par mer audit Kebec il y a dudit Port Royal plus de quatre cens lieuës en allant par le Cap Breton. Ledit Sieur de Monts y auoit envoyé des vaches dés il y a deux ans & demi, mais faute de quelque femme de village qui entendist le [41] gouvernement d'icelles, on en a laissé mourir la pluspart en se dechargeant de leurs veaux. Femmes combien necessaires.En quoy se reconoit combien vne femme est necessaire en vne maison, laquelle ie ne sçay pourquoy tant de gens rejettent, & ne s'en peuvent passer. Quant à moy ie seray toujours d'auis qu'en quelque habitation que ce soit on ne fera jamais fruit sans la [102] compagnie des femmes. Sans elles la vie est triste, les maladies viennent, & meurt on sans secours. C'est pourquoy ie me mocque de ces mysogames qui leur ont voulu tant de mal, & particulierement i'en veux à ce fol qu'on a mis au nombre des sept Sages, lequel disoit que la femme est vn mal necessaire, veu qu'il n'y a bien au monde comparable à elle. Ecclesi. 4 vers. 10.Aussi Dieu la il baillée pour compagne à l'homme, afin de l aider & consoler: & le Sage dit que Malheureux est l'hõme qui est seul, car il n'a personne qui l echauffe, & s'il tombe en la fosse il n'a personne pour le relever. Que s'il y a des femmes folles, il faut estimer que les hommes ne sont point sãs faute. De ce defaut de vaches plusieurs se sont ressentis, car estant tombés malades ilz n'ont pas eu toutes les douceurs [42] qu'autrement ils eussent euës, & s'en sont allez promener aux champs Elisées. Conspiration chatiee.Vn autre qui auoit esté de nôtre voyage, n'eut point la patience d'attendre cela, & voulut gaigner le ciel par escalade dés le commencement de son arrivée, par vne conspiration contre le sieur Champlein son Capitaine. Les complices furent condemnés aux galeres, & ramenés en France. Voyage aux Iroquois.L'Eté venu assavoir il y a vn an, ledit Champlein desireux de voir le païs des Iroquois, afin qu'en son absence les Sauvages ne se saisissent point de son Fort, il leur persuada d'aller là faire la guerre, & partirent avec lui & deux autres François, en nõbre de quatre-vingts ou cent, iusques au lac desdits Iroquois, à deux cẽs lieües loin dudit Kebec. Peuples ennemis.De tout temps il y a eu guerre entre ces deux nations, comme entre les Souriquois & Armouchiquois: & se sont quelquefois elevés les Iroquois jusques au nõbre de huit mille hommes, pour guerroyer & exterminer tous ceux qui habitoient [104] la grande riviere de Canada: comme il est à croire qu'ils ont fait, d'autant que là n'est plus aujourd'hui le langage qui s'y parloit au [43] temps de Iacques Quartier, qui y fut il y a quatre-vingts ans. Guerre.Ledit Champlein avec ses troupes arrivé là, ilz ne se peurent si bien cacher qu'ilz ne fussent apperceuz de ces peuples, qui ont toujours des sentinelles sur les avenües de leurs ennemis: & s'estans les vns & les autres bien remparés, il fut convenu entre eux de ne point combattre pour ce jour là, mais de remettre l'affaire au lendemain. Le temps lors estoit serein: si bien que l'Aurore n'eut point plutot chassé les ombres de la nuit, que la rumeur s'emeût par tout le camp. Quelque enfant perdu des Iroquois ayant voulu sortir de ses rempars, fut transpercé non d'un trait d'Apollon, ou de l'Archerot aux yeux bendés, mais d'un vray trait materiel & bien poignant qui le mit à la renverse. Là dessus, la colere monte au front des offensés & chacun se met en ordre pour attaquer & se defendre. Comme la troupe des Iroquois s'avançoit, Champlein qui avoit chargé son mousquet à deux balles, voyant deux Iroquois marcher devant avec des panaches sur la tête, se douta que c'estoient deux Capitaines, & voulut s'avancer [44] pour les mirer. Mais les Sauvages de Kebec l'empecherent, disans: Il n'est pas bon qu'ilz te voyent, car incontinent, n'ayans point accoutumé de voir telles gens, ilz s'en fuiront. Mais retire toy derriere le premier rang des nôtres, & puis quand nous serons prets, tu devanceras. Ce qu'il fit: & par ce moyen furent les deux Capitaines tout ensemble emportés d'vn coup de mousquet. Victorie.Lors victoire gaignée. Car chacun se debende, & ne restoit qu'à poursuivre. Tabagie, c'est festĩ. Ce qui fut fait avec [106] peu de resistance, & emporterent environ cinquante têtes de leurs ennemis, dont au retour ilz firent de merveilleuses fêtes en Tabagies, danses, & chansons continuelles, selon leur coutume.