Sent to Father Jerome l'Allemant, his brother,
of the same Society

In which are contained the manners and
customs of the Savages inhabiting that
country; and on what terms they
live with the French Christians
who reside there.

Together with the description of the towns of that country.

PARIS,

Jean Boucher, ruë des Amandiers
Verité Royale. 1627.


[1 i.e., 3] Lettre dv Pere Charles L'Allemant Superieur de la Mission de Canadas, de la Compagnie de Iesvs. Au Pere Hierosme l'Allemant son frere.

[190] Pax Christi.

I'ESCRIVIS l'an passé à Vostre Reuerence (enuiron la my-Iuillet) le succés de nostre voyage; depuis ce temps ie n'ay peu vous escrire, à cause que les vaisseaux n'abordent icy qu'vne fois l'an. C'est pourquoy il ne faut attendre des nouuelles de nous que d'annee en annee: Et si ces vaisseaux venoient vne fois à manquer, ce seroit bien merueille si vous en receuiez deuant deux ans; outre qu'il nous faudroit ceste annee attendre de l'vnique prouidence de Dieu les choses necessaires à l'entretien de ceste vie. Donc depuis mes dernieres, voicy ce que i'ay peu recognoistre de ce païs, & ce qui s'est passé: Ce païs est d'vne grande estenduë, ayant bien mille ou douze cens lieuës de longueur; sa largeur, enuiron le 40. degrez vers l'Orient; il est borné de la mer Oceane, & vers l'Occident, de la mer de la Chine. Plusieurs Nations l'habitent: lon m'en a nommé 38. ou 40. sans celles que lon ne cognoist pas, que les Sauages neantmoins asseurent. Le lieu où les François se sont habituez appellé Kebec, est par les 46. degrez & demy, sur le bord d'vn des plus beaux fleuues du monde, appellé par les François, la riuiere de sainct Laurens, esloigné pres de deux cens [192] lieuës de l'emboucheure du dit fleuue, & cepẽdãt le flot monte encore 35. ou 40. lieuës au dessus de nous. [4] L'endroit le plus estroit de ceste riuiere est vis à vis de l'habitation, & toutesfois sa largeur y est plus d'vn quart de lieuë. Or quoy que le païs où nous sommes soit par les 46 degrez & demy plus Sud que Paris de pres de deux degrez, si est-ce que l'Hyuer, pour l'ordinaire, y est de 5. mois & demy; les neiges de 3. ou 4. pieds de hauteur; mais si obstinees qu'elles ne fondent point pour l'ordinaire que vers la my-Auril, & commencent tousiours au mois de Nouembre, pendant tout ce temps on ne void point la terre; voire mesme nos François m'ont dit, qu'ils auoient traisné le may sur la nege, au premier iour de May: L'annee mesme que nous arriuasmes, & ce auec des raguettes; car c'est la coustume en ce païs de marcher sur des raguettes pendãt l'Hyuer, de peur d'enfoncer dans la neige, à l'imitation des Sauuages, qui ne vont point autremẽt à la chasse de l'orignac. Le plus doux Hyuer qu'on ait veu, est celuy que nous y auons passé (disent les Anciens habitans) & cependant les neiges commencerent le 16. Nouembre, & vers la fin de Mars commencerent à fondre, la longueur & continuation des neiges est cause que lon pourroit douter si le froment & le seigle reussiroit bien en ce païs; i'en ay veu neãtmoins d'aussi beau qu'en vostre France, & mesme le nostre que nous y auons semé, ne luy cede en rien; pour plus grande asseurance il faudroit y semer du bled mesteil; l'orge & l'auoine y viennent le mieux du monde, plus grainuës beaucoup qu'en France. C'est merueille de voir nos pois tant ils sont beaux. Ainsi la terre n'est pas ingrate (comme vostre Reuerence peut voir.) Plus on va montant la riuiere, & plus on s'apperçoit de la [194] bonté d'icelle. Les vents qui regnent en ce païs, sont, le Nor-d'Est, le Nor-Ouest, & le Sur-Ouest. Le Nor-d'Est ameine les neges en Hyuer, & les pluyes en autre saison. Le Nor-Ouest est si froid qu'il penetre iusques aux moüelles des os; le Ciel est fort serein quand il souffle. Depuis l'emboucheure de ceste Riuiere iusques icy, il n'y a point de terre defrichee, ce ne sont que bois. Ceste Nation icy ne s'occupe point à cultiuer la tetre [terre], il n'y a que 3. ou 4. familles qui en ont defriché 2. ou 3. arpens où ils sement du bled d'Indes; & ce depuis peu de temps. On m'a dit que c'estoit les RR. PP. Recolects qui leurs auoient persuadé. Ce qui a esté cultiué en ce lieu par les François est peu de chose, s'il y a 18. ou 20. arpens de terre [5] c'est tout le bout du monde. A deux cens lieuës d'icy en montant la Riuiere, il se trouue des Nations plus stables que celles cy, qui bastissent de grands villages, lesquels ils fortifient contre leurs ennemis; & trauaillent à bon escient à la terre; d'où vient qu'elles ont quantité de bled d'Inde, & ne meurẽt pas de faim comme celles cy, si sont-elles plus sauuages en leurs mœurs, commettans sans se cacher, & sans honte aucune, toute sortes d'impudences. Or quoy que ceste Riuiere nous conduise à ces Nations là, si est-ce pourtant qu'il y a bien de la difficulté à y aller, à cause des saults qui se trouuẽt sur la Riuiere (qui sont de certains precipices d'eau, qui empeschẽt tout à fait qu'on ne puisse nauiger.) C'est pourquoy lors que les Sauuages arriuent à ces saults là, il faut qu'ils portent leurs batteaux sur leurs espaules, auec tout leur bagage, & qu'ils s'en aillent par terre quelquesfois 2. 3. 4. & 8 lieuës, & ainsi que passent les François lors qu'ils y vont. Les RR. PP. Recolects y sont allez quelquesfois, & y ont porté [196] tous leurs viures pour vn an, ou dequoy en acheter; car d'attendre que les Sauuages vous en donnẽt c'est folie, si ce n'est qu'ils vous ayent pris sous leur protection, & que vous vouliez demeurer dans leurs villages & cabanes; car alors il vous nourriront pour rien; Mais qui s'y pourroit resoudre! les yeux religieux ne peuuent supporter tant d'impudicitez qui s'y commettent à descouuert: c'est pourquoy les RR. PP. Recolects ont esté contraints de bastir des Cabanes à part; mais aussi falloit il qu'ils achetassent leurs viures. En ces Nations il n'y a eu ceste annee aucun Religieux; quand nous arriuasmes icy l'an passé il y auoit vn P. Recolet qui s'en venoit auec les Sauuages, au lieu de la traitte 35. lieuës au dessus de ceste habitation; mais au dernier sault qu'il passa son canal se renuersa & se noya: En descendant les Sauuages ne mettent pied à terre pour les sauls; mais seulemẽt en montant. Ainsi ces saults font que ces Nations sont de difficile abord. Or bien qu'il n'y ait point eu de Religieux en ces Nations, les marchands n'ont pas laissé d'y enuoyer des François pour entretenir les Sauuages, & les amener tous les ans à la traitte. Ces François par consequent n'ont oüy la Messe toute l'annee, ne se sont ny confessez, ny communiez à Pasques, & viuent dans des occasions tres-grandes de pecher. Quæritur, s'ils peuuent en cõscience y aller de la forte; Vostre [6] Reuerẽce me fera plaisir de consulter quelqu'vn de nos Peres pour en sçauoir la resolution & me l'escrire.

[1 i.e., 3] Letter[35] from Father Charles L'Allemant, Superior of the Mission of Canadas, of the Society of Jesus. To Father Jerome l'Allemant, his brother.[36]