MONSEIGNEUR,

Très humble salut en celuy qui est le salut de tous les hommes. Je ne scay pas si je deviens sauvage conversant tous les jours avec les sauvages, mais je scay bien que ce n'est pas tant la communication de leur barbarie que le respect que je dois à Votre Grandeur qui m'a empesché jusques icy de me donner l'honner de vous escrire. Or je crains que cette retenue ne me jette dans l'ingratitude veu mesme qu'il est bien difficile de demeurer tous les jours dans l'estonnement de vos grandes actions et de vos bienfaits sans que la langue rende quelque témoignage du sentiment de son cœur. Toute l'Europe, voire tout l'ancien monde, vous regarde avec admiration. L'Eglise vous chérit et vous honore comme l'un de ses plus grands princes toute ravie de joie de voir l'orgueil de ses enemis terrassés par vostre conduite. Toute la France vous doit sa guérison ayant dissipé le venin qui luy gagnoit le cœur. hélas! que de malheurs luy seroient arrivés depuis quelques années si ce poison fut demeuré en sa force au milieu de l'Etat. Les amis et les alliés de la plus noble couronne de l'univers n'ont pas assez de paroles pour recognoistre vos bienfaits et ses ennemis n'ont plus de cœur devant vous. Vous scavez donner la paix et la guerre comme vous possédez également la [240] bonté et la Justice. La terre est trop petite pour vos soins. Les mers recognoissent vostre puissance c'est vous qui alliez la Nelle France à l'ancienne et tous ces peuples qui ne cognoissent pas encore le vray Dieu commencent à cognoistre et admirer vostre authorité et jouir des doux fruits de vostre bienveillance. Je contemple tout cecy avec étonnement, mais je suis ravy quand je voy vostre esprit sans quitter le soin des grandes affaires prendre des pensées et des affections si douces et si fortes pour un petit nombre de personnes logées au bout du monde. Je parle des religieux de nostre compagnie que vous honorés d'une affection particulière en ces dernières contrées. Je ne scaurois lire sans admirer vostre bonté la recommandation que ie garde encore signée de vostre propre main par laquelle nous prenant soubs vostre protection vous commandiez à ceux qui suivant vos ordres venoient retirer le pays d'entre les mains des Anglois de nous traiter favorablement sur peine d'en repondre en leur propre personne. Il eut fallu avoir un cœur de bronze pour n'avoir point de sentiment à la veue de cette recommandation qui nous fut apportée en la Nelle France de vostre part et qui essuia une bonne partie de la tristesse que nous avions de voir ce païs en la déplorable estat depuis un si longtems que nos François le possédoient mais il va tous les jours changeant de face depuis que vous le daignés honorer de vos soins. Ces Messieurs de la Nvelle Compagnie y ont plus faict de bien en un an que ceux qui les ont devancés en toute leur vie. Les familles commencent à s'y multiplier et nous pressent déjà d'ouvrir quelque escole pour instruire leurs enfans et que nous commencerons bientost Dieu aidant. [242] Je ne crains qu'un malheur que ces Messieurs qui font à n'en point mentir de très grandes dépenses comme il appert par les beaux équipages qu'ils mettent en mer ne perdent ou ne diminuent quelque chose de ce grand courage qu'ils font maintenant paroistre. Si par malheur leur traite de pelleteries ne leur succédoit pas tousjours, Monseigneur, vous êtes tout puissant en ce point comme en plusieurs autres un seul regard de vos yeux les peut protéger et animer et secourir encore toutes ces contrées d'ou la France peut tirer un jour de grands avantages. On scait assez par l'expérience et par la lecture des historiens et des géographes qu'il sort tous les ans très grand nombre de personnes de la France se jettant qui de çà qui de là chez l'estranger pour n'avoir de quoy s'employer dans leur pays. Je me suis laissé dire et ne l'ay pas entendu qu'avec un grand regret qu'une bonne partie des artisans qui sont en Espagne sont François. Quoy donc faut-il que nous donnions des hommes à nos ennemis pour nous faire la guerre et nous avons icy tant de terres si belles si bonnes où l'on peut jeter des colonies qui seront fidèles à sa Majesté et à Vostre Grandeur. Le fils d'un artisan françois nay en Espagne est Espagnol, naissant en la Nelle France il sera François. Tout gist à emploier forces hommes à déserter et desfricher les bois pour distribuer la terre aux familles qu'on fait et qu'on fera passer. Messieurs de la Compagnie font merveille en ce point mais les frais sont si excessifs que je ne douterois quasi de leur persévérance s'ils n'estoient appuyés de Votre Grandeur. Monseigneur vous estes le cœur et l'âme de cette compagnie et de toute la Nelle France vous pouvez non seullement donner la vie du corps à une infinité de pauvres artisans françois [244] qui la vont mendier chez l'étranger faute de terre, mais vous pouvez encore donner la vie de l'âme à une infinité de peuples barbares qui meurent tous les jours dans l'esclavage de Satan, faute de prédicateurs de l'Evangile. Si vostre Grandeur nous continue sa faveur et ces Messieurs leur bienveillance j'espère qu'aussytost que nous saurons la langue que vous verrez et gouterés les fruits d'une nouvelle Eglise d'auttant plus doux et savoureux que ces pauvres barbares sont maintenant dans un Estat pitoiable. Nous avons desjà dans nos premiers begaimens envoié quelques âmes au ciel lavées dans le sang de l'agneau. Ce sont des fruits d'une vigne que vous plantez, Monseigneur, et que vous arrousez de vos faveurs. Aussi est-il bien raisonable que cette nouvelle Eglise prenne ses commencemens et ses progrès soubs l'authorité et soubs l'assistance d'un Prince de l'Eglise, mais je m'égare dans la longueur de mes discours ne me souvenant pas que parlant aux Grands il faut plustot tenir du Laconien que de l'Athénien. Je ne tiens ni de l'un ni de l'autre, je relesve de vostre douceur et de vostre bonté qui me donne et faict accès auprès de Sa Grandeur et qui me permettera s'il luy plaist de porter en ce nouveau monde le tiltre et la qualité

Monseigneur

De Vostre très humble
très obéissant et très
obligé serviteur en
nostre Seigneur.
Paul Lejeune, de la
Compagnie de Jésus.

A Kebek en la N'elle France, le 1er Jour d'Aoust 1635.

Letter from Paul Lejeune, of the Society of Jesus, to Monseigneur the Cardinal.

MONSEIGNEUR,

My very humble greetings, in him who is the salvation of all men. I do not know whether I am becoming savage, by associating every day with the savages; but I do know well that it is not so much the contact with their barbarism as the respect I owe to Your Eminence, which has prevented me until now from giving myself the honor of writing to you. Now I fear that this reserve makes me seem ungrateful, especially as it is hard to remain from day to day in a state of wonder at your great deeds and benefactions, and not allow the tongue to give some evidence of the sentiments of the heart. All Europe, yes, all the old world regards you with admiration. The Church cherishes and honors you as one of its greatest princes, full of joy at seeing the arrogance of its enemies crushed by your government. All France owes her recovery to you, who dissipated the poison which was creeping to her heart. Alas, what misfortunes would have befallen her in these past years, if this poison had retained its strength in the midst of the State![16] The friends and allies of the most noble crown in the universe have not words enough to acknowledge your kind deeds, and its enemies no longer have courage in your presence. You know when to make both peace and war, as you possess equally goodness and Justice. The land is too small for your efforts. The seas acknowledge your power, for it is you who have joined the New France to the old; and all these peoples, who do not yet know the true God, begin to acknowledge and admire your authority, and to enjoy the sweet fruits of your benevolence. I contemplate all this with astonishment, but I am charmed when I see how your mind, without leaving the care of great affairs, takes so kind and deep an interest and fondness for a small number of people lodged at the ends of the earth. I mean the religious of our society, whom you honor with special affection in these distant countries. I could not read without wondering at your goodness the recommendation which I still keep, signed by your own hand,—in which, taking us under your protection, you commanded those who, in accordance with your orders, came to take the country from the hands of the English, to accord us good treatment under penalty of answering for it in their own persons. It would have taken a heart of bronze not to feel emotion at the sight of this recommendation,[17] which was brought to us in New France by your authority, and which largely dispelled our sadness in seeing this country in such a deplorable state, after so long a time as our French had been in possession of it. But its condition goes on changing every day since you have deigned to honor it with your interest. These Gentlemen of the New Company have done more good here in one year than those who preceded did in all their lives. Families are beginning to multiply, and these already urge us to open a school for the education of their children, which we will begin soon, God helping us. I fear but one misfortune,—that these Gentlemen, who have told no untruth about their great expenses, which are evident in the fine outfits they put to sea, may altogether or partly lose the great courage they now display, if unfortunately their trade in peltries should not always succeed. Monseigneur, you are all-powerful in this matter, as in many others; a single glance of your eyes can protect, animate, and help them, and indeed all these countries, from which France can one day derive great benefits. It is well known, both from experience and from reading historians and geographers, that every year a very great number of people leave France, and cast themselves, some here, some there, among foreigners, because they have no employment in their own country. I have been told, and have heard it only with great regret, that a large part of the artisans in Spain are Frenchmen. How then! must we give men to our enemies to make war upon us, when we have here so many lands, so beautiful and good, where colonies can be introduced which will be loyal to His Majesty and to Your Eminence? The son of a french artisan born in Spain is a Spaniard; but, if he is born in New France, he will be a Frenchman. It all lies in employing strong men to cut down and clear the woods, so that the land may be distributed among families which are here, or will be brought over here. The Gentlemen of the Company are doing wonders in this regard; but the outlay is so great that I would almost have doubts of their continuing in the work, were they not supported by Your Eminence. Monseigneur, you are the heart and soul of this company and of all New France. You not only can give physical life to an infinite number of poor french workmen, who go begging it among strangers for lack of land; but you can give spiritual life to a great number of barbarous people, who die every day in the slavery of Satan for lack of preachers of the Gospel. If Your Eminence continues your favors to us, and these Gentlemen their kindness, I hope that, as soon as we shall know the language, you will see and taste the fruits of a new Church, so much sweeter and more savory as these poor barbarians are now in so pitiable a State. We have already, in our first stammerings, sent some souls to heaven, bathed in the blood of the lamb. These are a few fruits of a vine that you are planting, Monseigneur, and that you bedew with your favors. Also, it is very reasonable that this new Church should begin and progress under the authority and assistance of a Prince of the Church. But I am losing myself in the details of my discourse, forgetting that, in speaking to the Great, one must imitate the Laconian fashion, rather than the Athenian. I am following neither, but am simply relying upon your gentleness and goodness, which procure and grant me access to Your Eminence, and will permit me, if you please, to bear in this new world the title and character,

Monseigneur,