JANE faisait pire que dégringoler; elle cascadait. Elle ne se débarbouillait plus. Elle avait pris en horreur le savon. Est-ce une aversion héréditaire, datant de la première femme qui a senti la puanteur de cet abominable savon français, avant la bienfaisante invention de M. POIRES? Sans doute c'était l'atavisme en quelque forme. Elle avait son béguin. C'était le linge sale. Plus il était sale, plus elle en raffolait. Elle ne voulait plus les chemises en batiste fine du Prince de BALEINES. Elle priait les aristos du Jockey Club de donner leurs plastrons à d'autres. Les clients qu'elle préferait étaient les porte-faix, les forts de la halle, les chauffeurs du chemin de fer. C'était en allant chercher le linge de ces derniers qu'elle entrait sans le savoir dans le Dédale de cette voie ferrée qui enlace et écrase les êtres vivants comme les grandes roues des locomotives écrasent la poussière de la voie.
Le Président du P.L.M. lui aussi avait son béguin héréditaire. Il courait les femmes malpropres. Plus elles ne se débarbouillaient pas, plus il les courait. C'était innocent. Il les admirait du côté esthétique. Cela tenait de la famille, puis de ce que lui aussi était de la vieille souche des EGOU-OGWASH. Il s'allumait en lorgnant la figure noircie de cette pauvre JANE, et la rencontrant dans la gare un jour il se permit un pen de flirtàge sans penser à mal. Mais par une fatalité, POPPOT, affreusement paf, descendait d'une quatrième classe au moment ou le vieux baisait la main crasseuse de JANE, en lui disant son gentil bon soir: et des cet instant POPPOT voyait rouge.
IV.—SURINADE.
IL voyait rouge. Paris lui semblait un abattoir. Il couvait le meurtre, et pour l'aider il avait un complice qui était du métier, JACQUES RISPÈRE, conducteur de machines sur le P.L.M., qui avait aussi sa manie héréditaire, et sa manie à lui était de couper les gorges. Il les coupait sans rancune, à l'improviste, en souriant à sa victime, les yeux dans les yeux. Cric! c'était fait. Par exemple il est descendu un jour de la locomotive et devant le buffet d'une station où il n'y avait pas trop de monde il a suriné la barmaid qui lui souriait en lui vendant une brioche. Il a égorgé son chauffeur au risque d'arrêter le train de luxe entre Avignon et Marseilles. On ne le punit pas. Cela tenait de la famille.
"Touche là, mon drôle! C'est convenu," dit JACQUES RISPÈRE, après un entretien de quelques heures devant le buffet du Pétrolium. "Moi, j'arrangerai tout cela avec les fonctionnaires. Le train arrivant de Génève doit passer le Rapide entre Macon et Dijon. Il ne passera pas. Je retarderai le train omnibus arrivant de Marseilles. J'accélererai le train-luggage arrivant de Paris. Il y aura une mêlée de quatre trains, entrechoqués, tordus, enlacés, faisant le pique-à-baque: et pendant cette mêlée j'égorgerai ce vieux mufe de Président. C'est simple."
"Comme bon jour," repondit POPPOT, aveuglément soûl.
RISPÈRE tenait parole. À onze heures du soir il y avait une de ces catastrophes qui font frémir l'Europe voyageuse. L'assassin ne s'arrêtait pas à la gorge du Président. Le vieil aristo n'avait pas assez de sang pour assouvir la soif meurtrière de l'épileptique. RISPÈRE égorgea tout le monde, à tort et à travers, une véritable tuerie. On le prit les mains rouges, la bouche blanche d'écume. C'était la vraie épilepsie d'ESQUIROL.
Quant à POPPOT personne n'a soupçonné sa complicité dans ce crime gigantesque. Lui et JANE se soûlent paisiblement du matin an soir devant le buffet du Pétrolium, en amis. Ils deviennent tous les jours plus pauvres, plus paresseux, et plus poivres. Ainsi c'est facile de prévoir leur fin:—
L'hôpital, trente pages de délire alcoölique, et la fosse commune.
Note de l'Auteur.—C'est mon intention irrévocable de finir ma vingtaine de romans sur la famille OGWASH, et je compte avec plasir offrir les dix-neuf à suivre à mon ami estimé, Ponche.