Il me souvient que, lors de votre soutenance de thèse devant la Faculté des Lettres de l’Université de Rennes, un de mes collègues, mon ami, le professeur Dottin, vous demanda:

‘Vous croyez, dites-vous, à l’existence des fées? En avez-vous vu?’

Vous répondîtes, avec autant de phlegme que de sincérité:

‘Non. J’ai tout fait pour en voir, et je n’en ai jamais vu. Mais il y a beaucoup de choses que vous n’avez pas vues, monsieur le professeur, et dont vous ne songeriez cependant pas à nier l’existence. Ainsi fais-je à l’égard des fées.’

Je suis comme vous, mon cher monsieur Wentz: je n’ai jamais vu de fées. J’ai bien une amie très chère que nous avons baptisée de ce nom, mais, malgré tous ses beaux dons magiques, elle n’est qu’une humble mortelle. En revanche, j’ai vécu, tout enfant, parmi des personnes qui avaient avec les fées véritables un commerce quasi journalier.

C’était dans une petite bourgade de Basse-Bretagne, peuplée de paysans à moitié marins, et de marins à moitié paysans. Il y avait, non loin du village, une ancienne gentilhommière que ses propriétaires avaient depuis longtemps abandonnée pour on ne savait au juste quel motif. On continuait de l’appeler le ‘château’ de Lanascol, quoiqu’elle ne fût plus guère qu’une ruine. Il est vrai que les avenues par lesquelles on y accédait avaient conservé leur aspect seigneurial, avec leurs quadruples rangées de vieux hêtres dont les vastes frondaisons se miraient dans de magnifiques étangs. Les gens d’alentour se risquaient peu, le soir, dans ces avenues. Elles passaient pour être, à partir du coucher du soleil, le lieu de promenade favori d’une ‘dame’ que l’on désignait sous le nom de Groac’h Lanascol,—la ‘Feé de Lanascol’.

Beaucoup disaient l’avoir rencontrée, et la dépeignaient sous les couleurs, du reste, les plus diverses. Ceux-ci faisaient d’elle une vieille femme, marchant toute courbée, les deux mains appuyées sur un tronçon de béquille avec lequel, de temps en temps, elle remuait, à l’automne, les feuilles mortes. Les feuilles mortes qu’elle retournait ainsi devenaient soudain brillantes comme de l’or et s’entrechoquaient avec un bruit clair de métal. Selon d’autres, c’était une jeune princesse, merveilleusement parée, sur les pas de qui s’empressaient d’étranges petits hommes noirs et silencieux. Elle s’avançait d’une majestueuse allure de reine. Parfois elle s’arrêtait devant un arbre, et l’arbre aussitôt s’inclinait comme pour recevoir ses ordres. Ou bien, elle jetait un regard sur l’eau d’un étang, et l’étang frissonnait jusqu’en ses profondeurs, comme agité d’un mouvement de crainte sous la puissance de son regard.

On racontait sur elle cette curieuse histoire:—

Les propriétaires de Lanascol ayant voulu se défaire d’un domaine qu’ils n’habitaient plus, le manoir et les terres qui en dépendaient furent mis en adjudication chez un notaire de Plouaret. Au jour fixé pour les enchères nombre d’acheteurs accoururent. Les prix étaient déjà montés très haut, et le domaine allait être adjugé, quand, à un dernier appel du crieur, une voix féminine, très douce et très impérieuse tout ensemble, s’éleva et dit:

‘Mille francs de plus!’