Il y eut grande rumeur dans la salle. Tout le monde chercha des yeux la personne qui avait lancé cette surenchère, et qui ne pouvait être qu’une femme. Mais il ne se trouva pas une seule femme dans l’assistance. Le notaire demanda:
‘Qui a parlé?’
De nouveau, la même voix se fit entendre.
‘Groac’h Lanascol!’ répondit-elle.
Ce fut une débandade générale. Depuis lors, il ne s’était jamais présenté d’acquéreur, et voilà pourquoi, répétait-on couramment, Lanascol était toujours à vendre.
Si je vous ai entretenu à plaisir de la Fée de Lanascol, mon cher monsieur Wentz, c’est qu’elle est la première qui ait fait impression sur moi, dans mon enfance. Combien d’autres n’en ai-je pas connu, par la suite, à travers les récits de mes compatriotes des grèves, des champs ou des bois! La Bretagne est restée un royaume de féerie. On n’y peut voyager l’espace d’une lieue sans côtoyer la demeure de quelque fée mâle ou femelle. Ces jours derniers, comme j’accomplissais un pèlerinage d’automne à l’hallucinante forêt de Paimpont, toute hantée encore des grands souvenirs de la légende celtique, je croisai, sous les opulents ombrages du Pas-du-Houx, une ramasseuse de bois mort, avec qui je ne manquai pas, vous pensez bien, de lier conversation. Un des premiers noms que je prononçai fut naturellement celui de Viviane.
‘Viviane!’ se récria la vieille pauvresse. ‘Ah! bénie soit-elle, la bonne Dame! car elle est aussi bonne que belle.... Sans sa protection, mon homme, qui travaille dans les coupes, serait tombé, comme un loup, sous les fusils des gardes....’ Et elle se mit à me conter comme quoi son mari, un tantinet braconnier comme tous les bûcherons de ces parages, s’étant porté, une nuit, à l’affût du chevreuil, dans les environs de la Butte-aux-Plaintes, avait été surpris en flagrant délit par une tournée de gardes. Il voulut fuir: les gardes tirèrent. Une balle l’atteignit à la cuisse: il tomba, et il s’apprêtait à se faire tuer sur place, plutôt que de se rendre, lorsque, entre ses agresseurs et lui, s’interposa subitement une espèce de brouillard très dense qui voila tout,—le sol, les arbres, les gardes et le blessé lui-même. Et il entendit une voix sortie du brouillard, une voix légère comme un bruit de feuilles, murmurer à son oreille: ‘Sauve-toi, mon fils: l’esprit de Viviane veillera sur toi jusqu’à ce que tu aies rampé hors de la forêt.’
‘Telles furent les propres paroles de la fée,’ conclut la ramasseuse de bois mort.
Et, dévotement, elle se signa, car la religieuse Bretagne—vous le savez—vénère les fées à l’égal des saintes.