J’ignore s’il faut rattacher les lutins au monde des fées, mais, ce qui est sûr, c’est que cette charmante et malicieuse engeance a toujours pullulé dans notre pays. Je me suis laissé dire qu’autrefois chaque maison avait le sien. C’était quelque chose comme le petit dieu pénate. Tantôt visible, tantôt invisible, il présidait à tous les actes de la vie domestique. Mieux encore: il y participait, et de la façon la plus efficace. A l’intérieur du logis, il aidait les servantes, soufflait le feu dans l’âtre, surveillait la cuisson de la nourriture pour les hommes ou pour les bêtes, apaisait les cris de l’enfant couché dans le bas de l’armoire, empêchait les vers de se mettre dans les pièces de lard suspendues aux solives. Il avait pareillement dans son lot le gouvernement des étables et des écuries: grâce à lui, les vaches donnaient un lait abondant en beurre, et les chevaux avaient la croupe ronde, le poil luisant. Il était, en un mot, le bon génie de la famille, mais c’était à la condition que chacun eût pour lui les égards auxquels il avait droit. Si peu qu’on lui manquât, sa bonté se changeait en malice et il n’était point de mauvais tours dont il ne fût capable envers les gens qui l’avaient offensé, comme de renverser le contenu des marmites sur le foyer, d’embrouiller la laine autour des quenouilles, de rendre infumable le tabac des pipes, d’emmêler inextricablement les crins des chevaux, de dessécher le pis des vaches ou de faire peler le dos des brebis. Aussi s’efforçait-on de ne le point mécontenter. On respectait soigneusement toutes ses habitudes, toutes ses manies. C’est ainsi que, chez mes parents, notre vieille bonne Filie n’enlevait jamais le trépied du feu sans avoir la précaution de l’asperger d’eau pour le refroidir, avant de le ranger au coin de l’âtre. Si vous lui demandiez pourquoi ce rite, elle vous répondait:
‘Pour que le lutin ne s’y brûle pas, si, tout à l’heure, il s’asseyait dessus.’
Il appartient encore, je suppose, à la catégorie des hommes-fées, ce Bugul-Noz, ce mystérieux ‘Berger de la nuit’ dont les Bretons des campagnes voient se dresser, au crépuscule, la haute et troublante silhouette, si, d’aventure, il leur arrive de rentrer tard du labour. On n’a jamais pu me renseigner exactement sur le genre de troupeau qu’il faisait paître, ni sur ce que présageait sa rencontre. Le plus souvent, on la redoute. Mais, comme l’observait avec raison une de mes conteuses, Lise Bellec, s’il est préférable d’éviter le Bugul-Noz, il ne s’ensuit pas, pour cela, que ce soit un méchant Esprit. D’après elle, il remplirait plutôt une fonction salutaire, en signifiant aux humains, par sa venue, que la nuit n’est pas faite pour s’attarder aux champs ou sur les chemins, mais pour s’enfermer derrière les portes closes et pour dormir. Ce berger des ombres serait donc, somme toute, une manière de bon pasteur. C’est pour assurer notre repos et notre sécurité, c’est pour nous soustraire aux excès du travail et aux embûches de la nuit qu’il nous force, brebis imprudentes, à regagner promptement le bercail.
Sans doute est-ce un rôle tutélaire à peu près semblable qui, dans la croyance populaire, est dévolu à un autre homme-fée, plus spécialement affecté au rivage de la mer, comme l’indique son nom de Yann-An-Ôd. Il n’y a pas, sur tout le littoral maritime de la Bretagne ou, comme on dit, dans tout l’armor, une seule région ou l’existence de ce ‘Jean des Grèves’ ne soit tenue pour un fait certain, dûment constaté, indéniable. On lui prête des formes variables et des aspects différents. C’est tantôt un géant, tantôt un nain. Il porte tantôt un ‘suroit’ de toile huilée, tantôt un large chapeau de feutre noir. Parfois, il s’appuie sur une rame et fait penser au personnage énigmatique, armé du même attribut, qu’Ulysse doit suivre, dans l’Odyssée. Mais, toujours, c’est un héros marin dont la mission est de parcourir les plages, en poussant par intervalles de longs cris stridents, propres à effrayer les pêcheurs qui se seraient laissé surprendre dehors par les ténèbres de la nuit. Il ne fait de mal qu’à ceux qui récalcitrent; encore ne les frappe-t-il que dans leur intérêt, pour les contraindre à se mettre à l’abri. Il est, avant tout, un ‘avertisseur’. Ses cris ne rappellent pas seulement au logis les gens attardés sur les grèves; ils signalent aussi le dangereux voisinage de la côte aux marins qui sont en mer et, par là, suppléent à l’insuffisance du mugissement des sirènes ou de la lumière des phares.
Remarquons, à ce propos, qu’on relève un trait analogue dans la légende des vieux saints armoricains, pour la plupart émigrés d’Irlande. Un de leurs exercices coutumiers consistait à déambuler de nuit le long des côtes où ils avaient établi leurs oratoires, en agitant des clochettes de fer battu dont les tintements étaient destinés, comme les cris de Yann-An-Ôd, à prévenir les navigateurs que la terre était proche.
Je suis persuadé que le culte des saints, qui est la première et la plus fervente des dévotions bretonnes, conserve bien des traits d’une religion plus ancienne où la croyance aux fées jouait le principal rôle. Et il en va de même, j’en suis convaincu, pour ces mythes funéraires que j’ai recueillis sous le titre de La Légende de la Mort chez les Bretons armoricains. A vrai dire, dans la conception bretonne, les morts ne sont pas morts; ils vivent d’une vie mystérieuse en marge de la vie réelle, mais leur monde reste, en définitive, tout mêlé au nôtre et, sitôt que la nuit tombe, sitôt que les vivants proprement dits s’abandonnent à la mort momentanée du sommeil, les soi-disant morts redeviennent les habitants de la terre qu’ils n’ont jamais quittée. Ils reprennent leur place à leur foyer d’autrefois, ils vaquent à leurs anciens travaux, ils s’intéressent au logis, aux champs, à la barque; ils se comportent, en un mot, comme ce peuple des hommes et des femmes-fées qui formait jadis une espèce d’humanité plus fine et plus délicate au milieu de la véritable humanité.
J’aurais encore, mon cher monsieur Wentz, bien d’autres types à évoquer, dans cet intermonde de la féerie bretonne qui, chez mes compatriotes, ne se confond ni avec ce monde-ci, ni avec l’autre, mais participe à la fois de tous les deux, par un singulier mélange de naturel et de surnaturel. Je n’ai voulu, en ces lignes rapides, que montrer la richesse de la matière à laquelle vous avez, avec tant de conscience et de ferveur, appliqué votre effort. Et maintenant, que les fées vous soient douces, mon cher ami! Elles ne seront que justes en favorisant de toute leur tendresse le jeune et brillant écrivain qui vient de restaurer leur culte en rénovant leur gloire.
Rennes,
ce 1er novembre 1910.