Le Prince Neufchatel, Major-Général,
Alexandre.

Paris, ce 6 Mai, 1811.

Sire,—J’ai montré à l’empereur la lettre de votre majesté, en date du 21 Avril par laqu’elle elle fait connoître qu’elle se met en route pour Paris: l’empereur ne s’attendoit pas à cette resolution; votre majesté lui ayant promis de ne pas quitter l’Espagne sans être convenu à l’avance des mesures à prendre et qu’exige une pareille détermination. L’empereur trouve que dans ces circonstances le départ de votre majesté devoit être précédé de l’évacuation de l’Andalousie afin de concentrer les armées. Car dans la position des choses, le départ de votre majesté va donner une secousse défavorable à la situation des armées de l’empereur. Si votre majesté avoit quitté l’Espagne au mois de Janvier, où les armées étoient en position sans agir, cela auroit eu moins d’inconvenient. Dans ce moment votre arrivée met l’empereur dans de grandes inquiétudes, en vous considérant comme roi d’Espagne, et comme général-en-chef, l’empereur voit que votre retour sera interprété selon l’esprit et la tournure que les Anglais voudront y donner, et fera un mauvais effet; qu’il est pénible que votre majesté se soit portée à cette démarche dont il ne peut résulter aucun avantage, et qui peut avoir beaucoup d’inconvenients, car dans ce moment d’agitation, l’Espagne va se trouver sans chef. Votre majesté ne voulant pas rester à Madrid, l’empereur trouve qu’il auroit été très utile qu’elle allât passer la revue de l’armée de Portugal ou de l’armée d’Andalousie; l’influence de votre majesté auroit surtout été bien utile pour procurer à l’armée de Portugal tout ce qui lui est nécessaire. L’empereur, sire, est dans une grande anxiété de savoir à qui vous avez donné le commandement de l’armée du centre; si vous avez prévenu le duc de Dalmatie de votre départ, et qui étant aux mains avec l’ennemi trouvera ses embarras augmentés, n’ayant aucune direction sur ses derrières. S’il étoit possible que votre majesté reçut cette lettre encore en Espagne, l’empereur m’ordonne d’engager votre majesté à sentir les inconvéniens de son retour si contraire aux circonstances. L’empereur n’a aucune nouvelle ni de l’armée d’Andalousie ni de l’armée du centre. J’expédie à votre majesté un de mes aides-de-camp. Etc. etc.

Alexandre.

Paris, le 1 Juin, 1811.

Sire,—L’empereur a examiné attentivement les observations que votre majesté lui a adressées, et me prescrit de me rendre auprès d’elle pour avoir l’honneur de lui donner connoissance de ce qu’il juge le plus convenable sur les divers points qui en sont l’objet. L’empereur pense, sire, que votre majesté peut partir de Paris quand elle le jugera à-propos, et même sans attendre son retour, si cela entrait dans les intentions de votre majesté. L’armée du centre en Espagne est pleinement entièrement sous les ordres de votre majesté, le général Belliard ne doit point prendre le titre de major-général, mais celui que lui ont toujours attribué les ordres émanées de l’empereur, de chef d’état-major de l’armée du centre. Si votre majesté n’est pas content de ce général, je vous engage, sire, à en proposer un autre qui ait votre confiance. C’est à votre majesté, sire, qu’il appartient de suspendre, de renvoyer, de traduire même à des commissions militaires quand il y a lieu, les généraux et officiers de l’armée du centre; d’administrer les provinces comprises dans l’arrondissement de cette armée comme votre majesté le jugera le plus convenable au bien du service. A l’armée du nord de l’Espagne, l’empereur a besoin d’un maréchal qui soit chargé du commandement des troupes stationées dans les provinces formant l’arrondissement de cette armée. Le maréchal duc d’Istrie exerce maintenant ce commandement; dans le cas, sire, où ce maréchal ne conviendroit pas à V. M. l’empereur ne serait pas éloigné de le remplacer par le maréchal Jourdan, si cette disposition étoit agréable à votre majesté et à ce maréchal. Mais l’empereur ne juge pas qu’on puisse rien changer à l’organisation de l’armée du nord; il est essentiel que cette organisation reste telle qu’elle est, si ce n’est de mettre cette armée sous les ordres d’un maréchal français qui posséde d’avantage la confiance de votre majesté. Dans les gouvernemens qui forment l’arrondissement de cette armée, c’est au nom de votre majesté, sire, que la justice doit se rendre; le commandant doit envoyer des rapports journaliers à V. M. l’intendant-général M. Dudon doit envoyer à V. M. l’état de la perception des contributions et de leur emploi. L’empereur pense que V. M. doit avoir auprès du général-en-chef de l’armée du nord un commissaire Espagnol pour veiller à ce que le quart du revenu des provinces de l’arrondissement de cette armée, soit versé à Madrid pour le service de votre majesté et pour sécourir l’armée du centre. L’empereur consent à ce que toutes les fois que les provinces auraient les moyens nécessaires pour se garder et se garantir des incursions des guerillas, elles puissent rentrer entièrement sous l’administration Espagnole en ne fournissant que ce qui sera convenu. Quant à l’armée du midi de l’Espagne, l’empereur approuve qu’ ainsi qu’ à l’armée du nord, le maréchal qui commande envoie des rapports à V. M. et l’instruire de tout ce qui se passe; les budgets en recettes et en dépenses des différentes provinces de l’armée du midi, doivent aussi être envoyés à votre majesté, qui y tiendra un commissaire pour percevoir le quart des revenues.

La même méthode sera pareillement appliquée à l’armée d’Arragon. L’empereur, sire, satisfait aussi aux désirs exprimés par V. M. Quant à ce qui concerne le commandement général de ses armées en Espagne, sa majesté ne croit pas pouvoir donner un tel commandement qui doit être simple et un; votre M. sentira qu’il est dans la nature des choses qu’un maréchal résident à Madrid et dirigeant les opérations voudrait en avoir la gloire avec la responsibilité, et que dans ce cas, les commandans des armées du midi et de Portugal se croyant moins réellement sous les ordres de votre M. que sous de son chef d’état-major, pourraient ne pas obéir, ou exécuter ce qui leur serait prescrit. Mais indépendamment du commandement de l’armée du centre, V. M. sire, aurait le commandement des troupes qui entreraient dans l’arrondissement de cette armée. Si l’armée du Midi se repliait sur l’armée du centre, elle serait dès-lors sous les ordres de V. M. et il en serait de même pour l’armée de centre.

Dans celles des armées ou V. M. se rendrait, elle aurait les honneurs du commandement; mais, sire, l’empereur juge très important de ne rien changer au commandement militaire ni à l’armée du nord, ni à l’armée d’Arragon, ni aux armées du midi et de Portugal, excepté ce qu’il est nécessaire d’établir pour que V. M. ait des rapports de tout ce qui se passe, connaisse tout et puisse se servir de ces relations, dans sa position centrale, pour instruire les autres généraux: sa majesté pense que cette communication de renseignemens, d’observations, de conseils, peut même avoir lieu par le canal du ministre de la guerre de V. M. L’empereur désire, sire, que V. M. veuille bien corresponds directement avec moi par des lettres signés de sa main; j’aurai l’honneur d’adresser directement les miennes à V. M. L’empereur désire également qu’elle s’en reserve l’ouverture et fasse connaître ensuite à son chef d’état-major ce qu’elle jugera convenable. Je prie votre M. de vouloir bien donner ses ordres pour que tous les comptes rendus en états de situation me soient adressés, que les rapports soient très exacts et que je sois instruit de tout ce qui peut intéresser le service de l’empereur comme cela est d’usage dans une armée. D’après les ordres de l’empereur une somme de cinq cent mille francs par mois sera envoyée à V. M. jusqu’au 1er Juillet, et à compter du 1er Juillet, cet envoi sera d’un million par mois pendant le reste de l’année.

L’empereur, sire, me prescrit d’avoir l’honneur de concerter avec votre majesté les mesures qu’elle jugera convenables à l’organization de l’armée du centre ainsi que pour en retirer les généraux qui ne conviendraient pas à votre majesté, faire des examples de ceux qui auroient commis des dilapidations, leur faire restituer les sommes qu’ils auraient dilapidées; enfin, sire, l’empereur se repose essentiellement sur votre majesté du soin de maintenir les officiers de son armée dans la discipline convenable et de faire des examples, et il désire que V. M. envoie journellement des rapports détaillés sur tout ce qui est important. Votre majesté, sire, reconnaîtra dans ces dispositions que le désir de l’empereur est de faire tout ce qui peut donner un nouvel éclat à l’entrée de V. M. en Espagne, en maintenant d’ailleurs dans leur intégrité, ainsi que sa majesté le gage indispensable, l’organisation de l’armée d’Andalousie et des autres armées de l’Espagne. &c.