Valladolid, le 23 Février, 1812.

Au Prince de Neuchâtel.

“Monseigneur,—J’ignore si sa majesté aura daigné accueillir d’une manière favorable la demande que j’ai eu l’honneur d’adresser à votre altesse pour supplier l’empereur de me permettre de faire sous ses yeux la campagne qui va s’ouvrir; mais qu’elle que soit sa décision, je regarde comme mon devoir de lui faire connaître, au moment où il semble prêt à s’éloigner, la situation des choses dans cette partie de l’Espagne.

“D’après les derniers arrangemens arrêtés par sa majesté, l’armée de Portugal n’a plus le moyen de remplir la tâche qui lui est imposée, et je serais coupable, si, en ce moment, je cachais la verité. La frontière se trouve très affaiblie par le départ des troupes qui ont été rappelées par la prise de Rodrigo, qui met l’ennemi à même d’entrer dans le cœur de la Castille en commençant un mouvement offensif; ensuite par l’immense étendue de pays que l’armée est dans le devoir d’occuper, ce qui rend toujours son rassemblement lent et difficile, tandis qu’il y a peu de temps elle était toute réunie et disponible.

“Les sept divisions qui la composent s’éleveront, lorsqu’elles auront reçu les régimens de marche annoncés, à quarante-quatre mille hommes d’infanterie environ; il faut au moins cinq mille hommes pour occuper les points fortifiés et les communications qui ne peuvent être abandonnés; il faut à peu près pareille force pour observer l’Esla et la couvrir contre l’armée de Galice, qui évidemment, dans le cas d’un mouvement offensif des Anglais, se porterait à Bénavente et à Astorga. Ainsi, à supposer que toute l’armée soit réunie entre le Duero et la Tormes, sa force ne peut s’élever qu’à trente-trois ou trente-quatre mille hommes, tandis que l’ennemi peut présenter aujourd’hui une masse de plus de soixante mille hommes, dont plus de moitié Anglais, bien outillés et bien pourvus de toutes choses: et cependant que de chances pour que les divisions du Tage se trouvent en arrière! Qu’elles n’aient pu être ralliées promptement, et soient separées de l’armée pendant les momens les plus importans de la campagne; alors la masse de nos forces réunies ne s’éleverait pas à plus de vingt-cinq mille hommes. Sa majesté suppose, il est vrai, que, dans ce pas l’armée du nord soutiendrait celle de Portugal par deux divisions; mais l’empereur peut-il être persuadé que, dans l’ordre de chose actuel, ces troupes arriveront promptement et à temps?

“L’ennemi parait en offensive: celui qui doit le combattre prépare ses moyens; celui qui doit agir hypothétiquement attend sans inquiétude, et laisse écouler en pure perte un temps précieux; l’ennemi marche à moi, je réunis mes troupes d’une manière méthodique et précise, je sais à un jour près le moment où le plus grand nombre au moins sera en ligne, à qu’elle époque les autres seront en liaison avec moi, et, d’après cet état de choses, je me détermine à agir ou à temporiser; mais ces calculs, je ne puis les faire que pour des troupes qui sont purement et simplement à mes ordes. Pour celles qui n’y sont pas, que de lenteurs! que d’incertitudes et de temps perdu. J’annonce la marche de l’ennemi et je demande des secours, on me répond par des observations; ma lettre n’est parvenue que lentement parceque les communications sont difficiles dans ce pays; la réponse et ma réplique vient de même, et l’ennemi sera sur moi. Mais comment pourrai-je même d’avance faire des calculs raisonnables sur les mouvemens de troupes dont je ne connais ni la force ni l’emplacement? Lorsque je ne sais rien de la situation du pays ni des besoins de troupes qu’on y éprouve. Je ne puis raisonner que sur ce qui est à mes ordres, et puisque les troupes qui n’y sont pas me sont cependant nécessaires pour combattre, et sont comptées comme partie de la force que je dois opposer à l’ennemi, je puis en fausse position, et je n’ai les moyens de rien faire méthodiquement et avec connaissance de cause.

“Si l’on considère combien il faut de prévoyance pour exécuter le plus petit mouvement en Espagne, on doit se convaincre de la nécessité qu’il y a de donner d’avance mille ordres préparatoires sans lesquels les mouvemens rapides sont impossibles. Ainsi les troupes du nord m’étant étrangères habituellement, et m’étant cependant indispensables pour combattre, le succès de toutes mes opérations est dépendant du plus ou du moins de prévoyance et d’activité d’un autre chef: je ne puis donc pas être responsable des événemens.

“Mais il ne faut pas seulement considérer l’état des choses pour la défensive du nord, il faut la considérer pour celle du midi. Si lord Wellington porte six divisions sur la rive gauche du Tage le duc de Dalmatie a besoin d’un puissant secours; si dans ce cas, l’armée du nord ne fournit pas de troupes pour réléver une partie d’armée de Portugal dans quelques-uns des postes qu’elle doit évacuer alors momentanement, mais qu’il est important de tenir, et pour la sûreté du pays et pour maintenir la Galice et observer les deux divisions ennemies qui seraient sur l’Agueda, et qui feraient sans doute quelques demonstrations offensives; si dis-je l’armée du nord ne vient pas à son aide, l’armée de Portugal, trop faible, ne pourra pas faire un détachement d’une force convenable, et Badajoz tombera. Certes, il faut des ordres pour obtenir de l’armée du nord un mouvement dans cette hypothèse, et le temps utile pour agir; si on s’en tenait à des propositions et à des négociations, ce temps, qu’on ne pourrait remplacer, serait perdu en vaines discussions. Je suis autorisé à croire ce résultat.

“L’armée de Portugal est en ce moment la principale armée d’Espagne; c’est à elle à couvrir l’Espagne contre les entreprises des Anglais; pour pouvoir manœuvrer, il faut qu’elle ait des points d’appui, des places, des forts, des têtes-de-pont, etc.

“Il faut pour cela du matériel d’artillerie, et je n’ai ni canons ni munitions à y appliquer, tandis que les établissemens de l’armée du nord en sont tout remplis; j’en demanderai, on m’en promettra, mais en résultat je n’obtiendrai rien.