The constancy with which the duke of Dalmatia served that great man is well known.


No. VI. B.

Colonel Desprez to the King.

Paris, 3 Janvier, 1813.

Sire,

J’ai eu l’honneur d’annoncer à V. M. mon arrivée à Paris. Mais j’ai dû en me servant de la voie de l’estafette user d’une extrême discrétion. La reine m’ayant conseillé de vous écrire avec quelque détail et ayant daigné m’offrir de faire partir ma lettre par le premier courier qu’elle expédierait, j’en profite pour rendre compte à V. M. de ma mission et lui faire connaître une partie des évènements dont j’ai été témoin.

Je suis arrivé à Moscou le 18 Octobre au soir. L’empereur venait d’apprendre que l’avant garde commandée par le roi de Naples avait été attaquée et forcée à la retraite avec une partie de son artillerie. Déja le départ était résolu et les troupes se mettaient en mouvement. On m’annonça à S. M. qui répondit d’abord d’une manière peu favorable. Cependant au milieu de la nuit on me fit appeler. Je remis à l’empereur les dépêches dont V. M. m’avait chargé, et sans les ouvrir, il me questionna sur leur contenu. Puis il fit sur les opérations de la campagne une partie des objections qu’avait prévues V. M.

Il dit que le mouvement en faveur de l’armée de Portugal avait été commencé trop tard, qu’il aurait pu être fait un mois plutôt, que lui-même avait daté la conduite à tenir dans cette circonstance lorsqu’en 1808 il avait sans hésiter quitté Madrid pour marcher aux Anglais qui s’étaient avancés jusqu’à Valladolid. Je répondis que V. M. s’était mise en marche peu d’heures après la division Palombini, qu’elle avait dû attendre cette division pour conduire vers l’armée de Portugal un renfort tel que le succès ne pût être douteux; qu’elle avait d’autant moins cru devoir précipiter son mouvement, que M. le maréchal Marmont avait écrit plusieurs fois qu’il se croyait trop faible pour lutter seul contre l’armée Anglaise, que ce maréchal avait été maître du tems, qu’il n’avait point été battu dans sa position sur le Duero, mais bien sur un champ de bataille dans lequel rien ne l’avait forcé de s’engager. L’empereur prétendit ensuite que V. M. après avoir appris la perte de la bataille de Salamanque aurait dû se porter sur le Duero et rallier l’armée de Portugal. Je rappelai alors le mouvement fait du Guadarama vers Ségovie et la position critique dans laquelle vous avez laissé la duc de Raguse qui avait lui-même propose ce mouvement. L’empereur dit qu’il connaissait très bien tous les reproches qu’à cet égard on pouvait faire au maréchal Marmont. Il ajouta que l’armée du centre ayant fait sa retraite sur Madrid elle aurait du garder plus longtems les défilés du Guadarama, qu’on avait trop tôt passé le Tage, que du moins ce mouvement ayant été resolu, il fallait ne point laisser de garnison au Retiro, briser tous les affuts, emporter les aigles et bruler les effets d’habillement; qu’il n’avait jamais considéré ce poste que comme propre à contenir la population de Madrid, que l’ennemi étant maître de la campagne, on devait l’abandonner et que de toutes les fautes de la campagne c’était celle qu’il avait le moins conçue. Je répondis à cette objection ainsi que j’en étais convenu avec V. M. L’empereur en venant ensuite à la lettre du duc de Dalmatie me dit qu’elle lui était déja parvenue par une autre voie, mais qu’il n’y avait attaché aucune importance; que le maréchal Soult s’était trompé, qu’il ne pouvait s’occuper de semblables pauvretés dans un moment où il était à la tête de cinq cent mille hommes et faisait des choses immenses. Ce sont ses expressions, qu’au reste les soupçons du duc de Dalmatie ne l’étonnaient que faiblement; que beaucoup de généraux de l’armée d’Espagne les partageaient et pensaient que V. M. préférait l’Espagne à la France; qu’il savait parfaitement qu’elle avait le cœur françois mais que ceux qui la jugeaient par ses discours devaient avoir une autre opinion. Il ajouta que le maréchal Soult était la seule tête militaire qu’il eut en Espagne, qu’il ne pouvait l’en retirer sans compromettre l’armée, que d’ailleurs il devait être parfaitement tranquille sur ses intentions puisqu’il venait d’apprendre par les journaux anglais qu’il évacuait l’Andalousie et se réunissait aux armées du centre et d’Aragon, que cette réunion opérée on devait être assez en force pour reprendre l’offensive; que d’ailleurs il n’avait point d’ordres à envoyer, qu’il ne savait point en donner de si loin, qu’il ne se dissimulait point l’étendue du mal et qu’il regrettait plus que jamais que V. M. n’ait point suivi le conseil qu’il lui avait donné de ne pas retourner en Espagne; qu’il était inutile que je repartisse, que je resterai à l’armée ou l’on m’emploieroit. J’insistai alors pour être renvoyé à V. M. d’une manière qui parut faire sur l’empereur quelque impression, et il finit par me dire que je serai expédié mais que je ne pouvais l’être dans ce moment, qu’ayant besoin de repos je resterais à Moscou, et que puisque j’étais officier du génie, je serais chargé de diriger sous les ordres du duc de Trevise les travaux et la défense du Kremlin. Je reçus en consequence un ordre écrit du Prince de Neufchatel. Lorsqu’après l’entière évacuation de Moscou le corps de M. le M. Mortier eut rejoint l’armée, je demandai et j’obtins d’y rester attaché jusqu’à ce que je fusse expédié. Je craignais que si je restais au quartier général on ne m’y désignât des fonctions qui seraient un nouvel obstacle à mon retour. Je pensai que peut-être on éviterait d’envoyer à V. M. un témoin des évènements qui se passaient, et je préférai attendre qu’une occasion favorable se présentât. Etant arrivé à Wilna peu de tems après le départ de l’empereur, je demandai au duc de Bassano, et il me donna l’autorisation de venir attendre des ordres à Paris. J’ai eu l’honneur d’annoncer à V. M. dans un autre lettre que l’altération de ma santé me forçait à suspendre mon retour en Espagne.

L’armée au moment où je la quittai était dans la plus affreuse détresse. Depuis longtems déjà la désorganisation et les pertes étaient effrayantes, l’artillerie et la cavalerie n’existaient plus. Tous les corps étaient confondus. Les soldats marchaient pêle-mêle et ne songaient qu’à prolonger machinalement leur existence; quoique l’ennemi fut sur nos flancs, chaque jour des milliers d’hommes isolés se répandaient dans les villages voisins de la route et tombaient dans les mains des Cosaques. Cependant quelque grand que soit le nombre des prisonniers, celui des morts l’est incomparablement davantage. Il est impossible de peindre jusqu’à quel point la disette s’est fait sentir pendant plus d’un mois; il n’y eut point de distributions; les chevaux morts étaient la seule ressource, et bien souvent les maréchaux mêmes manquaient de pain. La rigueur du climat rendait la disette plus meurtrière, chaque nuit nous laissions au bivouac plusieurs centaines de morts. Je crois pouvoir sans exagérer porter à cent mille le nombre qu’on a perdu ainsi, et peindre avec assez de vérité la situation des choses en disant que l’armée est morte: la jeune garde qui faisait partie du corps auquel j’étais attaché était forte de 8000 hommes lorsque nous avons quitté Moscou, à Wilna elle en comptait à peine quatre cents. Tous les autres corps d’armée sont réduits dans la même proportion, et la retraite ayant dû se prolonger au-delà du Niemen, je suis convaincu que vingt mille hommes n’auront pas atteints la Vistule. On croyait à l’armée que beaucoup de soldats avaient pris les devants et qu’ils se rallieraient lorsqu’on pourrait suspendre le mouvement rétrograde. Je me suis assuré du contraire; à cinq lieues du quartier général, je ne rencontrai plus d’hommes isolés et je connus bien alors la profondeur de la plaie. Une phrase pourrait donner à V. M. une idée de l’état des choses, depuis le passage du Niemen un corps de 800 Napolitains, le seul corps qui eût conservé quelque consistance, faisait l’arrière garde d’une armée française, forte naguère de trois cents mille hommes. Il est impossible d’exprimer jusqu’à quel point le désordre était contagieux; les corps réunis des ducs de Bellune et de Reggio comptaient 30,000 hommes au passage de la Beresina, deux jours après ils étaient dissous comme le reste de l’armée. Envoyer des renforts c’était augmenter les pertes et l’on reconnut enfin qu’il fallait empêcher les troupes neuves de se mettre en contact avec cette multitude en désordre à laquelle on ne peut plus donner le nom d’armée. Le roi de Naples disait hautement qu’en lui laissant le commandement l’empereur avait exigé le plus grand sacrifice qu’il pût attendre de son dévouement. Les forces physiques et morales du prince de Neufchâtel étaient entièrement épuisées. Si maintenant V. M. me demandait quel doit être le terme du mouvement rétrograde, je lui répondrais que l’ennemi est maître de le fixer. Je ne crois pas que les Prussiens fassent de grands efforts pour défendre leur territoire. M. de Narbonne que j’ai vu à Berlin et qui était chargé de lettres de l’empereur pour le roi de Prusse, m’a dit que les dispositions de ce prince et de son premier ministre étaient favorables, mais il ne se dissimulait pas que celles de la nation ne sont pas les mêmes. Déjà plusieurs rixes s’étaient engagées entre les habitans de Berlin et des soldats de la garnison française; et en traversant la Prusse j’ai eu lieu de m’assurer que l’on ne pouvait guère compter sur cette alliée de nouvelle date.