La psychologie de la perception extérieure nous mène à la même conclusion. Quand j’aperçois l’objet devant moi comme une table de telle forme, à telle distance, on m’explique que ce fait est dû à deux facteurs, à une matière de sensation qui me pénètre par la voie des yeux et qui donne l’élément d’extériorité réelle, et à des idées qui se réveillent, vont à la rencontre de cette réalité, la classent et l’interprètent. Mais qui peut faire la part, dans la table concrètement aperçue, de ce qui est sensation et de ce qui est idée? L’externe et l’interne, l’étendu et l’inétendu, se fusionnent et font un mariage indissoluble. Cela rappelle ces panoramas circulaires, où des objets réels, rochers, herbe, chariots brisés, etc., qui occupent l’avant-plan, sont si ingénieusement reliés à la toile qui fait le fond, et qui représente une bataille ou un vaste paysage, que l’on ne sait plus distinguer ce qui est objet de ce qui est peinture. Les coutures et les joints sont imperceptibles.
Cela pourrait-il advenir si l’objet et l’idée étaient absolument dissemblables de nature?
Je suis convaincu que des considérations pareilles à celles que je viens d’exprimer auront déjà suscité, chez vous aussi, des doutes au sujet du dualisme prétendu.
Et d’autres raisons de douter surgissent encore. Il y a toute une sphère d’adjectifs et d’attributs qui ne sont ni objectifs, ni subjectifs d’une manière exclusive, mais que nous employons tantôt d’une manière et tantôt d’une autre, comme si nous nous complaisions dans leur ambiguïté. Je parle des qualités que nous apprécions, pour ainsi dire, dans les choses, leur côté esthétique, moral, leur valeur pour nous. La beauté, par exemple, où réside-t-elle? Est-elle dans la statue, dans la sonate, ou dans notre esprit? Mon collègue à Harvard, George Santayana, a écrit un livre d’esthétique,[117] où il appelle la beauté “le plaisir objectifié”; et en vérité, c’est bien ici qu’on pourrait parler de projection au dehors. On dit indifféremment une chaleur agréable, ou une sensation agréable de chaleur. La rareté, le précieux du diamant nous en paraissent des qualités essentielles. Nous parlons d’un orage affreux, d’un homme haïssable, d’une action indigne, et nous croyons parler objectivement, bien que ces termes n’expriment que des rapports à notre sensibilité émotive propre. Nous disons même un chemin pénible, un ciel triste, un coucher de soleil superbe. Toute cette manière animiste de regarder les choses qui paraît avoir été la façon primitive de penser des hommes, peut très bien s’expliquer (et M. Santayana, dans un autre livre tout récent,[118]
l’a bien expliquée ainsi) par l’habitude d’attribuer à l’objet tout ce que nous ressentons en sa présence. Le partage du subjectif et de l’objectif est le fait d’une réflexion très avancée, que nous aimons encore ajourner dans beaucoup d’endroits. Quand les besoins pratiques ne nous en tirent pas forcément, il semble que nous aimons à nous bercer dans le vague.
Les qualités secondes elles-mêmes, chaleur, son, lumière, n’ont encore aujourd’hui qu’une attribution vague. Pour le sens commun, pour la vie pratique, elles sont absolument objectives, physiques. Pour le physicien, elles sont subjectives. Pour lui, il n’y a que la forme, la masse, le mouvement, qui aient une réalité extérieure. Pour le philosophe idéaliste, au contraire, forme et mouvement sont tout aussi subjectifs que lumière et chaleur, et il n’y a que la chose-en-soi inconnue, le “noumène,” qui jouisse d’une réalité extramentale complète.
Nos sensations intimes conservent encore de cette ambiguïté. Il y a des illusions de mouvement qui prouvent que nos premières sensations de mouvement étaient généralisées. C’est le monde entier, avec nous, qui se mouvait. Maintenant nous distinguons notre propre mouvement de celui des objets qui nous entourent, et parmi les objets nous en distinguons qui demeurent en repos. Mais il est des états de vertige où nous retombons encore aujourd’hui dans l’indifférenciation première.
Vous connaissez tous sans doute cette théorie qui a voulu faire des émotions des sommes de sensations viscérales et musculaires. Elle a donné lieu à bien des controverses, et aucune opinion n’a encore conquis l’unanimité des suffrages. Vous connaissez aussi les controverses sur la nature de l’activité mentale. Les uns soutiennent qu’elle est une force purement spirituelle que nous sommes en état d’apercevoir immédiatement comme telle. Les autres prétendent que ce que nous nommons activité mentale (effort, attention, par exemple) n’est que le reflet senti de certains effets dont notre organisme est le siège, tensions musculaires au crâne et au gosier, arrêt ou passage de la respiration, afflux de sang, etc.
De quelque manière que se résolvent ces controverses, leur existence prouve bien clairement une chose, c’est qu’il est très difficile, ou même absolument impossible de savoir, par la seule inspection intime de certains phénomènes, s’ils sont de nature physique, occupant de l’étendue, etc., ou s’ils sont de nature purement psychique et intérieure. Il nous faut toujours trouver des raisons pour appuyer notre avis; il nous faut chercher la classification la plus probable du phénomène; et en fin de compte il pourrait bien se trouver que toutes nos classifications usuelles eussent eu leurs motifs plutôt dans les besoins de la pratique que dans quelque faculté que nous aurions d’apercevoir deux essences ultimes et diverses qui composeraient ensemble la trame des choses. Le corps de chacun de nous offre un contraste pratique presque violent à tout le reste du milieu ambiant. Tout ce qui arrive au dedans de ce corps nous est plus intime et important que ce qui arrive ailleurs. Il s’identifie avec notre moi, il se classe avec lui. Ame, vie, souffle, qui saurait bien les distinguer exactement? Même nos images et nos souvenirs, qui n’agissent sur le monde physique que par le moyen de notre corps, semblent appartenir à ce dernier. Nous les traitons comme internes, nous les classons avec nos sentiments affectifs. Il faut bien avouer, en somme, que la question du dualisme de la pensée et de la matière est bien loin d’être finalement résolue.