Et voilà terminée la première partie de mon discours. J’ai voulu vous pénétrer, Mesdames et Messieurs, de mes doutes et de la réalité, aussi bien que de l’importance, du problème.

Quant à moi, après de longues années d’hésitation, j’ai fini par prendre mon parti carrément. Je crois que la conscience, telle qu’on se la représente communément, soit comme entité, soit comme activité pure, mais en tout cas comme fluide, inétendue, diaphane, vide de tout contenu propre, mais se connaissant directement elle-même, spirituelle enfin, je crois, dis-je, que cette conscience est une pure chimère, et que la somme de réalités concrètes que le mot conscience devrait couvrir, mérite une toute autre description, description, du reste, qu’une philosophie attentive aux faits et sachant faire un peu d’analyse, serait désormais en état de fournir ou plutôt de commencer à fournir. Et ces mots m’amènent à la seconde partie de mon discours. Elle sera beaucoup plus courte que la première, parce que si je la développais sur la même échelle, elle serait beaucoup trop longue. Il faut, par conséquent, que je me restreigne aux seules indications indispensables.


Admettons que la conscience, la Bewusstheit, conçue comme essence, entité, activité, moitié irréductible de chaque expérience, soit supprimée, que le dualisme fondamental et pour ainsi dire ontologique soit aboli et que ce que nous supposions exister soit seulement ce qu’on a appelé jusqu’ici le contenu, le Inhalt, de la conscience; comment la philosophie va-t-elle se tirer d’affaire avec l’espèce de monisme vague qui en résultera? Je vais tâcher de vous insinuer quelques suggestions positives là-dessus, bien que je craigne que, faute du développement nécessaire, mes idées ne répandront pas une clarté très grande. Pourvu que j’indique un commencement de sentier, ce sera peut-être assez.

Au fond, pourquoi nous accrochons-nous d’une manière si tenace à cette idée d’une conscience surajoutée à l’existence du contenu des choses? Pourquoi la réclamons-nous si fortement, que celui qui la nierait nous semblerait plutôt un mauvais plaisant qu’un penseur? N’est-ce pas pour sauver ce fait indéniable que le contenu de l’expérience n’a pas seulement une existence propre et comme immanente et intrinsèque, mais que chaque partie de ce contenu déteint pour ainsi dire sur ses voisines, rend compte d’elle-même à d’autres, sort en quelque sorte de soi pour être sue et qu’ainsi tout le champ de l’expérience se trouve être transparent de part en part, ou constitué comme un espace qui serait rempli de miroirs?

Cette bilatéralité des parties de l’expérience,—à savoir d’une part, qu’elles sont avec des qualités propres; d’autre part, qu’elles sont rapportées à d’autres parties et sues—l’opinion régnante la constate et l’explique par un dualisme fondamental de constitution appartenant à chaque morceau d’expérience en propre. Dans cette feuille de papier il n’y a pas seulement, dit-on, le contenu, blancheur, minceur, etc., mais il y a ce second fait de la conscience de cette blancheur et de cette minceur. Cette fonction d’être “rapporté,” de faire partie de la trame entière d’une expérience plus compréhensive, on l’érige en fait ontologique, et on loge ce fait dans l’intérieur même du papier, en l’accouplant à sa blancheur et à sa minceur. Ce n’est pas un rapport extrinsèque qu’on suppose, c’est une moitié du phénomène même.

Je crois qu’en somme on se représente la réalité comme constituée de la façon dont sont faites les “couleurs” qui nous servent à la peinture. Il y a d’abord des matières colorantes qui répondent au contenu, et il y a un véhicule, huile ou colle, qui les tient en suspension et qui répond à la conscience. C’est un dualisme complet, où, en employant certains procédés, on peut séparer chaque élément de l’autre par voie de soustraction. C’est ainsi qu’on nous assure qu’en faisant un grand effort d’abstraction introspective, nous pouvons saisir notre conscience sur le vif, comme une activité spirituelle pure, en négligeant à peu près complètement les matières qu’à un moment donné elle éclaire.

Maintenant je vous demande si on ne pourrait pas tout aussi bien renverser absolument cette manière de voir. Supposons, en effet, que la réalité première soit de nature neutre, et appelons-la par quelque nom encore ambigu, comme phénomène, donné, Vorfindung. Moi-même j’en parle volontiers au pluriel, et je lui donne le nom d’expériences pures. Ce sera un monisme, si vous voulez, mais un monisme tout à fait rudimentaire et absolument opposé au soi-disant monisme bilatéral du positivisme scientifique ou spinoziste.

Ces expériences pures existent et se succèdent, entrent dans des rapports infiniment variés les unes avec les autres, rapports qui sont eux-mêmes des parties essentielles de la trame des expériences. Il y a “Conscience” de ces rapports au même titre qu’il y a “Conscience” de leurs termes. Il en résulte que des groupes d’expériences se font remarquer et distinguer, et qu’une seule et même expérience, vu la grande variété de ses rapports, peut jouer un rôle dans plusieurs groupes à la fois. C’est ainsi que dans un certain contexte de voisins, elle serait classée comme un phénomène physique, tandis que dans un autre entourage elle figurerait comme un fait de conscience, à peu près comme une même particule d’encre peut appartenir simultanément à deux lignes, l’une verticale, l’autre horizontale, pourvu qu’elle soit située à leur intersection.

Prenons, pour fixer nos idées, l’expérience que nous avons à ce moment du local où nous sommes, de ces murailles, de cette table, de ces chaises, de cet espace. Dans cette expérience pleine, concrète et indivise, telle qu’elle est là, donnée, le monde physique objectif et le monde intérieur et personnel de chacun de nous se rencontrent et se fusionnent comme des lignes se fusionnent à leur intersection. Comme chose physique, cette salle a des rapports avec tout le reste du bâtiment, bâtiment que nous autres nous ne connaissons et ne connaîtrons pas. Elle doit son existence à toute une histoire de financiers, d’architectes, d’ouvriers. Elle pèse sur le sol; elle durera indéfiniment dans le temps; si le feu y éclatait, les chaises et la table qu’elle contient seraient vite réduites en cendres.