Comme expérience personnelle, au contraire, comme chose “rapportée,” connue, consciente, cette salle a de tout autres tenants et aboutissants. Ses antécédents ne sont pas des ouvriers, ce sont nos pensées respectives de tout à l’heure. Bientôt elle ne figurera que comme un fait fugitif dans nos biographies, associé à d’agréables souvenirs. Comme expérience psychique, elle n’a aucun poids, son ameublement n’est pas combustible. Elle n’exerce de force physique que sur nos seuls cerveaux, et beaucoup d’entre nous nient encore cette influence; tandis que la salle physique est en rapport d’influence physique avec tout le reste du monde.
Et pourtant c’est de la même salle absolument qu’il s’agit dans les deux cas. Tant que nous ne faisons pas de physique spéculative, tant que nous nous plaçons dans le sens commun, c’est la salle vue et sentie qui est bien la salle physique. De quoi parlons-nous donc si ce n’est de cela, de cette même partie de la nature matérielle que tous nos esprits, à ce même moment, embrassent, qui entre telle quelle dans l’expérience actuelle et intime de chacun de nous, et que notre souvenir regardera toujours comme une partie intégrante de notre histoire. C’est absolument une même étoffe qui figure simultanément, selon le contexte que l’on considère, comme fait matériel et physique, ou comme fait de conscience intime.
Je crois donc qu’on ne saurait traiter conscience et matière comme étant d’essence disparate. On n’obtient ni l’une ni l’autre par soustraction, en négligeant chaque fois l’autre moitié d’une expérience de composition double. Les expériences sont au contraire primitivement de nature plutôt simple. Elles deviennent conscientes dans leur entier, elles deviennent physiques dans leur entier; et c’est par voie d’addition que ce résultat se réalise. Pour autant que des expériences se prolongent dans le temps, entrent dans des rapports d’influence physique, se brisant, se chauffant, s’éclairant, etc., mutuellement, nous en faisons un groupe à part que nous appelons le monde physique. Pour autant, au contraire, qu’elles sont fugitives, inertes physiquement, que leur succession ne suit pas d’ordre déterminé, mais semble plutôt obéir à des caprices émotifs, nous en faisons un autre groupe que nous appelons le monde psychique. C’est en entrant à présent dans un grand nombre de ces groupes psychiques que cette salle devient maintenant chose consciente, chose rapportée, chose sue. En faisant désormais partie de nos biographies respectives, elle ne sera pas suivie de cette sotte et monotone répétition d’elle-même dans le temps qui caractérise son existence physique. Elle sera suivie, au contraire, par d’autres expériences qui seront discontinues avec elle, ou qui auront ce genre tout particulier de continuité que nous appelons souvenir. Demain, elle aura eu sa place dans chacun de nos passés; mais les présents divers auxquels tous ces passés seront liés demain seront bien différents du présent dont cette salle jouira demain comme entité physique.
Les deux genres de groupes sont formés d’expériences, mais les rapports des expériences entre elles diffèrent d’un groupe à l’autre. C’est donc par addition d’autres phénomènes qu’un phénomène donné devient conscient ou connu, ce n’est pas par un dédoublement d’essence intérieure. La connaissance des choses leur survient, elle ne leur est pas immanente. Ce n’est le fait ni d’un moi transcendental, ni d’une Bewusstheit ou acte de conscience qui les animerait chacune. Elles se connaissent l’une l’autre, ou plutôt il y en a qui connaissent les autres; et le rapport que nous nommons connaissance n’est lui-même, dans beaucoup de cas, qu’une suite d’expériences intermédiaires parfaitement susceptibles d’être décrites en termes concrets. Il n’est nullement le mystère transcendant où se sont complus tant de philosophes.
Mais ceci nous mènerait beaucoup trop loin. Je ne puis entrer ici dans tous les replis de la théorie de la connaissance, ou de ce que, vous autres Italiens, vous appelez la gnoséologie. Je dois me contenter de ces remarques écourtées, ou simples suggestions, qui sont, je le crains, encore bien obscures faute des développements nécessaires.
Permettez donc que je me résume—trop sommairement, et en style dogmatique—dans les six thèses suivantes:
1o La Conscience, telle qu’on l’entend ordinairement, n’existe pas, pas plus que la Matière, à laquelle Berkeley a donné le coup de grâce;
2o Ce qui existe et forme la part de vérité que le mot de “Conscience” recouvre, c’est la susceptibilité que possèdent les parties de l’expérience d’être rapportées ou connues;
3o Cette susceptibilité s’explique par le fait que certaines expériences peuvent mener les unes aux autres par des expériences intermédiaires nettement caractérisées, de telle sorte que les unes se trouvent jouer le rôle de choses connues, les autres celui de sujets connaissants;