En général, et j’emploie à dessein une expression très banale, ils ne sont pas «sympathiques». J’ai eu quelque mérite à l’avouer, puisque je comptais parmi eux deux ou trois amis excellents. Leur abord ne prévient pas en leur faveur; et puis, pour la plupart, on reconnaît à l’user que la première impression était la bonne. Mais, au fait, qu’ai-je voulu mettre sous cette formule usée jusqu’à la corde? Eh bien, j’ai voulu dire que, chez les plus corrects, les plus empressés, les plus sincères, par moments on se sent froissé au contact de je ne sais quelle rudesse de fibre, quel fonds de dureté native et primitive, qui rappelle tout à coup le sol rugueux où ils ont vécu, la tribu sauvage qu’ils se sont assimilée, l’âpre combat pour la vie qui forme leur histoire. C’est, naturellement, une impression générale qui laisse la porte large ouverte aux nombreuses exceptions, et qui est surtout sensible dans le bas peuple ouvrier ou rural. C’est là, précisément, que s’accuse la vraie nature d’un peuple. Le vernis uniforme de l’éducation, l’habitude prise de se dominer, qui est le fait de la vie sociale, rend l’aspect des classes supérieures à peu près semblable dans tous les pays. Il faut le choc brusque d’une émotion puissante, la réaction instinctive d’un intérêt blessé, pour faire jaillir au dehors le caractère intime d’un homme du monde. L’homme du peuple est tout simple, son fond remonte à toute minute à la surface en un perpétuel remous. A ce point de vue, l’observation du roto chilien est très instructive. En voyage, au travail, surtout dans ses plaisirs bruyants du bal champêtre ou de la taverne, sa rude brutalité s’étale au premier instant. Il a l’ivresse sombre et mauvaise. Je les ai vus s’acharner l’un sur l’autre, se soutenant à peine, comme de vilaines bêtes féroces, et finissant par rouler au même fossé. On sait trop ce qu’ils sont à la guerre: d’une cruauté animale, dans le pillage et le repaso des blessés, qui fait encore pâlir le Péruviens. Quelle différence avec nos grands enfants de gauchos argentins, si naïfs, si gais, si francs, si oublieux de toute rancune, même après la desgracia d’un mauvais moment! Et puis, le gaucho est élancé, élégant, souvent très beau; il est fou de musique: un couteau et une guitare, voilà la base de son équipement. C’est un hasard, peut-être, mais dans mes excursions aux haciendas chiliennes, à la sieste ou à la nuit tombante, je n’ai jamais entendu aux environs le raclement d’une guitare accompagnant, comme chez nous, une triste et douce chanson d’amour ...

Ces différences morales, n’en doutez pas, subsistent en haut, même alors que l’éducation les a émoussées. Un manque de générosité, d’indulgence, d’humanité—ce lait de la tendresse humaine, dont parle admirablement Shakespeare,—rappelle la fibre araucane et se fait jour dans leurs débats parlementaires, dans leurs discussions familières, dans leurs relations avec les classes inférieures, hommes de service ou femmes de plaisir. Ils sont durs. Est-il bien vrai que la dureté soit le revers de la force et que le monde appartienne toujours aux violents? On le dit aujourd’hui, après Sadowa et Sedan. Cela ne paraissait pas aussi évident autrefois; et l’expérience historique qui n’a jamais séparé, chez les anciens Grecs et les Français modernes, la finesse et la grâce de la bravoure et de l’héroïsme, est peut-être aussi concluante que celle d’Attila.—A un an d’intervalle, les deux pays ont connu les mêmes secousses politiques; sans comparer les causes des deux révolutions, les mêmes renversements se sont produits. Dans l’un et dans l’autre pays, la révolution triomphante a eu raison d’un mauvais gouvernement. Comparez le sort réservé aux vaincus chez les deux peuples.—Oh! je veux bien que, dans l’Argentine, on dépasse la mesure en fait de tolérance et d’amnistie; j’accorde qu’il y ait beaucoup de veulerie morale dans ces averses de pardon et d’oubli, qui n’exceptent même plus les manquements au devoir militaire ou à la morale privée. Cet excès est funeste et déplorable. Eh bien, le dirai-je? malgré tout, je le préfère encore à l’excès contraire. Que les coupables repus s’étalent à Buenos Aires, sûrs de l’impunité et insultant par leur luxe de parvenus à la pudeur publique: c’est un symptôme de relâchement social et de profonde anémie morale. Mais, regardez par-dessus les Andes: écoutez ces cris sauvages d’une populace qui promène par la ville sa torche incendiaire et, sur une liste dressée d’avance, force les maisons des vaincus, saccage, pille, détruit tout ce qui est destructible et brûle le reste. Rappelez-vous, encore, ce malheureux, cet égaré—qui, de l’aveu de tous, n’a jamais détourné une piastre de la caisse publique—réfugié au foyer d’un ami, sous le toit sacré d’une ambassade étrangère. Il la connaît si bien, lui, sa populace déchaînée, qu’il ne se sent protégé par aucune barrière domestique, aucune garantie internationale; et, à la veille d’être débusqué, quand il écoute déjà, pâle de terreur, la meute qui a flairé la proie cachée et tourne autour de la maison suspecte, il choisit de mourir de sa main, pour s’épargner au moins l’outrage et l’avanie.—Oui, d’un côté, c’est peut-être un commencement de résorption putride dont la curation devra être héroïque et sanglante; mais, de l’autre, c’est un fonds invincible de barbarie native, un élément cellulaire de cruauté araucane qu’on ne pourra jamais éliminer. Et, à tout prendre, j’aime encore mieux vivre de ce côté-là des Andes que de celui-ci.

Ce que le Chilien a pour lui, c’est la Chilienne. En société comme en ménage, il arrive presque toujours qu’à l’homme dur s’unisse la femme douce. Ferrum est quod amant. J’en ai connu ici de charmantes. Pas du tout le même charme que chez les Limèñes, dont je vous parlerai bientôt. Et c’est encore là un effet de la même loi secrète de la nature, qui maintient l’espèce par le contraste dans l’union des sexes. Le Péruvien, un peu mou, se complète par la femme nerveuse, agissante, volontiers commandante.—Puis, la Chilienne a pour elle de ne pas parler trop bien. Elle est la grâce soumise et tendre, la vigne flexible enlacée à l’ormeau noueux. Telle que je l’ai observée souvent, répétée à de nombreux exemplaires, c’est bien la joie du foyer, l’amie fidèle «pour la bonne et la mauvaise fortune», comme parle le formulaire du mariage anglais; la petite main blanche qui sera légère à la plaie secrète et au front attristé. La loyauté un peu rude, mais indéniable, de l’homme est devenue, chez la femme, une ouverture d’âme, une sincérité cordiale d’un attrait irrésistible. Elle reste jeune très tard; et sa coquetterie même est toute franche et naïve. J’ai rarement entrevu la petite perruche à tête vide ou la vraie fille d’Ève, redoutable et féline, qui fleurit ailleurs.

Un raffiné—un peu pervers—trouverait même qu’il lui manque un peu de complication, je ne sais quoi d’énigmatique et de troublant, qui est peut-être à la passion ce qu’est l’acide amer du noyau de la pêche à la saveur du fruit. Mais, quelle santé morale chez celles que j’ai vues de près, à la table de famille, entre le mari travailleur et les enfants joyeux!—C’est même, du reste, ce qui rend un peu terne l’aspect extérieur de la vie chilienne. Sauf à Valparaiso, très peu de femmes dans les rues, sur les places, même dans les grands magasins. Les soirées sont rares, les théâtres chôment la plus grande partie de l’année; elles vont à l’église, en noir et encapuchonnées de leur manta monacale. On les entrevoit par groupes au parc Cousiño, qui est leur Bois, ou, en été, à Viña del Mar, qui est un Mar del Plata beaucoup plus amusant et moins snob que le nôtre. Mais c’est chez elle que la Chilienne vit: elle garde la maison, comme la matrone romaine; c’est là qu’il faut la voir et l’apprécier.

Elle est si simplement gracieuse et gaie, que sa nature résiste à la mauvaise fortune, aux grandes douleurs, aux pires traîtrises de la vie. Ce ne sont pas ici des phrases, j’ai là quelques modèles sous les yeux. Flexible et vivace, très vite résignée sinon consolée, elle se redresse bientôt comme une liane après l’orage. Même sa dévotion, réelle et convaincue, se passe de tout formalisme sermonneur. Ainsi,—la médisance s’apprend vite à «l’école des femmes»—je vous dirai qu’une des grandes villes du Chili est affligée d’un prélat un peu moins distingué et amusant que les canons ne le tolèrent; eh bien, un jour, dans une maison de cléricaux huppés, à la campagne, j’ai très bien vu, à l’annonce d’une visite de Monseigneur, l’envolée générale des jupes claires: c’était à qui ne serait pas là, pour baiser l’anneau pastoral et subir l’ennuyeuse averse.—Un souvenir appelle l’autre, et je vais finir sur un petit crayon qui, je ne sais pourquoi, m’est demeuré très doux et très mélancolique.

Par un tiède matin d’automne, je visitais un asile d’Enfants-Trouvés, en compagnie d’un ami chilien et du médecin de l’établissement. La maison est tenue par des sœurs de je ne sais quel ordre, et je n’ai pas à vous dire si elles s’empressaient à nous montrer les dortoirs, classes, réfectoires et autres dépendances généralement quelconques. C’était bien tenu, propre, même gai, relativement, à cause des grands arbres qu’on voyait des fenêtres et des cris d’enfants en récréation. La plupart des béguines n’était pas trop vulgaires; mais cette promenade s’éternisait cruellement. Avec le médecin, la visite à l’infirmerie était inévitable. Ces petites têtes hâves sur les couchettes étroites, avec leurs grands yeux cernés, rendus précocement intelligents et pensifs par la souffrance, me remuaient trop. Je dus quitter la place, tout pâle; et, traversant un jardin où d’autres enfants jouaient avec la terre, méthodiquement, sans trop crier, j’entrai dans une grande classe pleine de petits garçons de six à dix ans. Une sœur dirigeait leurs exercices de marche rythmée: elle me frappa par sa jeunesse et son air de distinction. L’étroit béguin serrant les joues l’enlaidissait un peu: mais ses yeux noirs aux paupières bistrées étaient magnifiques; les sourcils presque joints faisaient une barre d’encre sur la figure toute blanche, où même les lèvres blêmes et serrées ne se détachaient plus. Petite et mince, on devinait encore le corps flexible et la taille fine sous la robe droite, taillée en soutane, sans une ondulation sur la poitrine plate. «C’est la fille de P ...», me souffla mon ami, entré derrière moi. J’eus un mouvement de surprise; c’est un des grands noms du Chili. Je me rappelais la maison luxueuse, la famille entrevue dans un tourbillon mondain, le père, sénateur, ministre, un instant l’arbitre du pays ... Elle avait tout quitté, sa mère et ses sœurs, la vie et les fêtes, le bonheur entrevu ou peut-être perdu,—pour venir surveiller chaque jour, éternellement, les mouvements d’une bande de petits sang-mêlé, la plupart laids, mal venus, scrofuleux, rachitiques, portant presque tous sur leur corps déformé les stigmates héréditaires de la misère et du péché!—Mon ami la connaissait; ils avaient été du même monde et se serrèrent la main.

Elle leva tout de suite ses longs cils baissés, avec un vrai sourire qui montra ses dents blanches, et me tendit aussi sa petite main rondelette et fine, en s’inclinant un peu, comme dans un salon. Elle causa un instant, devant la supérieure, sans embarras, presque rieuse; s’intéressa aux nouvelles de sa famille, de quelques amies qui étaient aux bains de mer, reçut sans un soupir cette bouffée d’air mondain qui lui arrivait à l’improviste, puis se mit à l’orgue pour faire chanter ses enfants. Aux premières mesures, je dressai l’oreille, étonné: à une paraphrase espagnole du Super flumina, elle avait adapté l’Adieu, de Schubert. Et, tandis que les voix blanches disaient sans les comprendre les versets bibliques où il est parlé des catastrophes de Babylone et de Sion, la large mélodie déroulait sa lamentation désolée, pleine des regrets de l’absent et des tortures du bonheur enfui: Adieu, mon bien suprême, adieu, tous mes amours!... Pourquoi l’avait-elle choisie?...

J’étais tout près d’elle, suivant ses mains sur le clavier, et je remarquai ses ongles roses, un peu longs—contre l’obédience—extrêmement soignés. C’était, sans doute, un petit péché véniel de nonnette; et peut-être le commettait-elle pour s’en accuser chaque semaine, à confesse. Quand elle se leva, ayant fini, je fus presque tenté de lui offrir le bras pour la ramener à sa place. Emporté par ma mélomanie, je lui parlai de Schubert, des autres mélodies si originales, quelques-unes si belles; et tout à coup, étourdiment: «Et vous rappelez-vous, Mademoiselle ...» Il me sembla qu’elle rougissait; mais la supérieure, un peu pincée: «Oh! ce n’est rien, monsieur, vous n’avez pas à connaître la règle.»—Nous avions pris congé; mais, comme elle nous accompagnait jusqu’au seuil, je ne pus me défendre de lui donner encore la main: «Eh bien, ma sœur, soyez heureuse ...»

Heureuse!