Si c’est en voyageant dans l’Uruguay, au Brésil, en Bolivie, qu’on apprécie la supériorité réelle de la République Argentine sur ces contrées limitrophes du versant oriental, il faut séjourner au Chili pour se rendre un compte exact de l’œuvre européenne dans la Plata. Je veux dire que c’est ici, et par comparaison, qu’on peut mesurer et peser, mieux que partout ailleurs, ce qu’a représenté pour l’Argentine, durant un demi-siècle, l’alluvion incessante et l’apport continu de l’étranger. En ce sens, on pourrait dire, suivant la formule connue d’Hérodote, que Buenos Aires est bien un don de l’Atlantique. Il ne s’agit pas seulement des conditions matérielles de la vie—on devine assez ce qu’elles sont dans le reste de l’Amérique espagnole; mais des mœurs sociales, des besoins et des tendances de la nombreuse classe moyenne, qui compose la moitié de la population. Et l’on est très vite convaincu que ce qui manque à la vie chilienne d’aisance et de confortable urbains, de finesse et de véritable élégance dans son train journalier,—aussi bien que d’indépendance intellectuelle et de largeur critique dans les idées,—c’est nous, décidément, qui l’avons là-bas importé et imposé.
Tout cela me paraît évident; c’est d’ailleurs démontrable, et par le procédé le plus solide des sciences d’observation: la méthode de concordance, de Bacon et de Stuart Mill. Si, toutes les données étant équivalentes, sauf une seule, il se produit à tel endroit un phénomène qui fait défaut en tel autre, il faut affirmer que la donnée surajoutée est la seule cause du phénomène. Dans le parallèle institué entre les deux pays, on peut admettre que les éléments nationaux primitifs seraient plutôt inférieurs chez les Argentins—j’en ai déduit ailleurs les causes principales:—or, il résulte, à n’en pas douter, que la vie civilisée ou, si vous préférez, l’adaptation urbaine est à Buenos Aires bien plus complète qu’à Santiago ou Valparaiso. L’émigration européenne, énorme chez nous, insignifiante ici, est le facteur imprévu qui a transformé la face et le fond des choses.
Ce fait sociologique est pour moi d’une importance telle que je lui reconnais, dès à présent, une portée générale pour toute l’Amérique—sauf à en rabattre, si l’étude directe m’y oblige. Mais j’ose annoncer que, loin de l’infirmer, l’observation confirmera plutôt l’induction théorique. Voilà donc une base solide, une mesure précise, un étalon invariable pour toutes les observations, diverses de forme et d’étendue, qu’un voyageur peut faire à travers le continent américain. C’est ici avant tout un continent d’assimilation européenne, fait évident qu’aucune des nations qui s’y développent ne cherche à dissimuler. Du Mexique au détroit de Magellan, ce qu’on appelle progrès, civilisation nationale, c’est l’absorption et la digestion plus ou moins parfaite de la civilisation et des progrès européens. Il y a donc là, tout de suite, un premier terme de comparaison d’une portée considérable et d’une justesse suffisante. Ce n’est certes pas le seul facteur à considérer dans l’agrégat social, mais c’en est un des principaux, et peut-être le premier.—Pour vous orienter, à peine débarqué, ouvrez les statistiques: le nombre absolu des européens établis dans la contrée vous sera une excellente base d’appréciation. Car, à tout prendre et malgré tout ce qu’on est fondé à dire sur la qualité inférieure de la masse émigrante, il n’est pas contestable que les meilleurs conducteurs et débitants de civilisation européenne—ce sont encore les Européens.
Ce qui double la valeur de cette donnée démographique, c’est que la présence d’une forte colonie européenne, dans une région américaine, n’est pas seulement un gage de prospérité et une cause de développement social: c’est aussi, et tout d’abord, un indice très sûr de richesse actuelle. L’émigration s’est écoulée un peu partout en Amérique: elle ne s’est établie solidement et à demeure que dans les contrées où elle pouvait prospérer. C’est donc une longue et vaste expérience toute faite, en vingt ou trente ans de tentatives et d’efforts, et par là bien plus concluante que les analyses des savants et les peintures des touristes. D’ailleurs, il est bien certain, je le répète, qu’un observateur ne peut s’en tenir à ce seul indice (à ce compte, le meilleur guide serait un commis voyageur); mais il est immédiat et précieux dans sa valeur provisoire. Il montre tout d’abord la bonne route à l’observation raisonnée et approfondie. J’en ferai l’essai dans toute l’Amérique, comme je l’ai fait au Chili, et j’ose espérer que l’épreuve sera partout aussi décisive.
Tout ce que j’ai vu, tout ce que je devine me prouve que le Chilien cultivé est au moins l’égal de l’Argentin tout pur,—par exemple du provincial élevé á Buenos Aires et qui, ses grades pris, va exercer une profession libérale dans sa ville de l’intérieur. On pourrait même avancer que, dans un groupe cis-andin, la moyenne d’acquis scientifique ou littéraire, de travail intellectuel, consciencieux et solide, doit être sensiblement plus forte que dans le groupe correspondant de Buenos Aires. Ils doivent faire, en général, de meilleurs professeurs, ingénieurs, naturalistes. Je n’ai ni temps ni qualité pour apprécier d’original leurs médecins ou leurs jurisconsultes;—et je dois dire que ceux que j’ai pu connaître m’ont inspiré beaucoup d’estime, sans m’éblouir,—mais j’ai suivi leurs polémiques dans la presse, parcouru leurs débats parlementaires. L’ensemble laisse une très favorable impression d’élèves studieux, appliqués, ayant fouillé la matière dont ils parlent, sachant à merveille tous leurs auteurs. Un jeune député, positiviste à tous crins, me citait en détail Auguste Comte, Spencer, Littré, tout le cénacle; je suis presque certain qu’il les a lus, et même compris; mais ce dont je suis encore plus sûr, c’est qu’il vieillira sans les avoir jugés. Ils font d’admirables disciples, zélés, soumis, jamais émancipés. Leur historien national, Barros Arana, a accompli ce tour de force de publier quinze ou vingt volumes où il n’y a pas une page vraiment écrite; aucun souci du style. J’ai entendu, et même applaudi, la harangue d’un de leurs meilleurs orateurs,—gradué de Gœttingue!—c’était parfait de ton, de prestance, de correction grammaticale: il n’y avait pas une pensée originale, pas un mot souligné. Leurs romans et leurs poëmes sont les chefs-d’œuvre de gens qui ne sont ni poëtes ni romanciers. En musique, après auditions subies, je les soupçonne d’être un peu primitifs.—Mais on ne saurait, sans injustice, parler avec mépris de leurs efforts sérieux et prolongés en peinture et en sculpture: sans discussion possible, leurs «artistes» sont de meilleurs élèves de nos maîtres français que nos pensionnaires argentins. Du reste, auteurs et amateurs, je crois que c’est le goût qui leur manque, encore plus que le talent. La réelle supériorité de l’Argentin, c’est qu’il se méfie! Je parle, naturellement, du groupe intelligent et initié. A Buenos Aires, on a pu être très large sur les pensions et souscriptions artistiques; on s’est toujours montré moins enthousiaste des productions «nationales». Les Chiliens ne doutent de rien; ils croient à leur «école», á leur «Salon», et couvrent d’or les plus médiocres tableaux de leurs exposants: leur goût est soumis à leur patriotisme.
Ah! pour patriotes, il faut leur rendre la justice qu’il le sont solidement! Ils l’étalent partout, sans peur et sans reproche, cette étoile chilienne qui est le symbole de la patrie. On la rencontre sur chaque mur, sur chaque balcon, sur chaque grille de fenêtre: rien qu’à Santiago, il y en a de quoi peupler un firmament. Et ils se sauvent du ridicule à force de passion sincère.—En somme, ils ont raison de le faire sonner haut, ce patriotisme intransigeant et excessif: c’est par là qu’ils valent, entre toutes les nations américaines. A aucune d’elles la vantardise ne fait défaut, et j’ai là, sur ma table, des historiettes de l’Ecuador et du Nicaragua qui célèbrent leurs misérables échauffourées locales à l’égal des véritables batailles du Pacifique. Mais les phrases creuses ne prouvent rien. Après la guerre du Paraguay, les Chiliens ont mené sur le continent la seule campagne sérieuse dont l’histoire militaire fasse mention. Au prix de quels efforts dépensés, de quels sacrifices prodigués, il faut, pour en juger, avoir vu Pisagua, Arica, Chorrillos et les autres hauteurs assaillies.
On a d’ailleurs beaucoup exagéré la valeur scientifique de cette campagne. Un de nos compatriotes, qui a écrit sur le Chili un livre plutôt médiocre, parle de la «carte» que chaque roto chilien aurait portée dans son sac! Je doute fort que les officiers l’eussent seulement parcourue, cette carte du théâtre de la guerre. Le dénouement, aussi brusque qu’inattendu, de la récente campagne révolutionnaire a assez montré tout ce qu’il y a à rabattre de ces exagérations. Ce qui a été remarquable chez les Chiliens, chefs et soldats, dans cette guerre du Pérou, c’est la résistance, la bravoure, l’élan furieux, la conviction ancrée au cœur de tous qu’il fallait vaincre ou tomber là, sur le sable aride où pas un brin d’herbe ne pousse, où ne coule pas un filet d’eau. Ils eurent presque tout de suite la conscience de leur supériorité personnelle sur leurs adversaires. Vers la fin, dans les batailles autour de Lima, l’ennemi, pris de terreur, lâchait pied aux premières attaques. C’était la lutte inégale et historique de l’Araucan indomptable contre le Cholo timide, des gens de Caupolican contre ceux d’Atahualpa. Le résultat ne pouvait être douteux. Mais de plan stratégique, il n’y en eut jamais que dans l’imagination des historiographes à la suite. Toute la campagne, après la capture du Huascar, fut une suite de coups d’audace.
La tactique même du général Baquedano était aussi invariable qu’élémentaire: jeter tout d’abord sur l’ennemi les bataillons de volontaires, en les faisant soutenir par des troupes aguerries et en gardant sous la main, pour l’heure décisive, les réserves toujours fraîches. Tous les officiers s’amusaient de sa formule proverbiale, qu’il mâchonnait incessamment, comme un tic de vieux sabreur à moitié bègue: ¡Línea atrás! ¡Viva Chile, adelante!—«Viva Chile», c’étaient les volontaires. La plupart de ces assauts à des positions inexpugnables furent d’héroïques folies qui, avec un ennemi solidement organisé, auraient tourné en désastres irréparables. Mais ils avaient la foi qui sauve. Napoleón disait que, de deux armées en présence, celle là vaincra qui, la première, fera peur à l’autre. Les Chiliens y réussirent toujours.
Au sujet de la République Argentine, les chefs se rendent bien compte des difficultés de l’heure présente, aggravée par de sourdes menées politiques et rendue presque précaire par une crise financière qui, dès ses débuts, a fait tomber le papier-monnaie aussi bas que chez nous. Les Argentins, et ils l’avouent, même mal organisés, leur feraient la partie laborieuse. Leur armement, d’excellent type, est incomplet, surtout pour le munitions et l’artillerie. Ils avaient pour eux l’administration et la discipline; ils ont gardé l’administration, bien supérieure à celle des Argentins, tant au militaire qu’au civil. Mais, en somme, ils se sont réjouis très-sincèrement de la paix assurée; et puisqu’elle l’a été aussitôt qu’ils l’ont voulu, ils ne peuvent guère douter que nous l’ayons toujours désirée.