APPENDICE
SUR LE CHILI[81]
Je commence à liquider mon arriéré de correspondance. J’aime à croire qu’il n’est pas encore trop tard pour en prendre le fil. Je suis d’ailleurs trop modeste pour penser que le Chili, ou tout autre pays, ait rien perdu de son actualité, pour s’être écoulé plusieurs semaines depuis quej’y ai passé.
Ce que Petit-Jean savait le mieux, c’était son commencement. Petit-Jean était bien heureux; et, malgré l’indulgence dont on use volontiers avec soi-même, je n’oserais me rendre le même témoignage. Par nature et par habitude, je suis le moins écriveur des hommes, et rien ne m’est pénible comme la mise en train. Puis, la Bibliothèque m’a trop donné le goût de la flânerie intellectuelle, de la chasse à la petite bête érudite. Je suis de ceux qui, pour un bain froid de cinq minutes, perdent un bon quart d’heure à tâter l’eau, dans une attitude gracieuse d’échassier, se promettant vingt fois que la seconde prochaine sera décisive ... Il faut dire, pourtant, que je n’ai presque jamais poussé la faiblesse jusqu’à me rhabiller sans plongeon, et que j’ai toujours fini par où je devais commencer.
Oh! pour expliquer mon long silence, j’aurais bien des excuses! Aucune n’est peut-être très bonne, mais c’est justement pour cela que j’en ai plusieurs. Tout d’abord, je suis un «terrien» fini. Tout travail à bord m’est impossible, même par cette navigation idéalement tranquille du Pacifique nord,—une vraie navigation pour dames,—où le roulis est à peine appréciable et où le tangage n’existe que dans quelques ports. Puis, je ne sais comment, cette matière du Chili m’a semblé très difficile à reprendre en français, après l’esquisse d’ensemble que j’en ai essayée en espagnol, pour les Argentins. Je tenais pourtant à vous réserver un coin du tableau ... Peut-être aussi suis-je un peu gêné par cette perpétuelle alternance d’idiomes, qui n’est pas seulement une affaire de style, mais encore, et surtout, une variation de point de vue. Les traducteurs naïfs n’ont point de ces scrupules: ils ont pour eux d’ignorer une des langues qu’ils torturent—quelquefois les deux.
Et cela est très commode. Pour moi, après un exercice prolongé de la lourde épée à deux mains espagnole, je sens bien que j’ai perdu le fin doigté de l’escrime française. Pour m’y remettre, il me faut changer de matière. Et même alors, c’est un long travail d’adaptation, de transposition,—car l’espagnol et le français ne sont pas du tout écrits dans la même clef—et le meilleur lexique n’entend rien à ces choses-là.—Voilà bien des raisons ...
J’ai déjà beaucoup bavardé sur le Chili. Malgré tout, je ne puis prendre sur moi de le quitter sans ajouter quelques traits à l’esquisse commencée. Je voudrais que ce post-scriptum complémentaire ne parût pas trop vide à vos lecteurs. Pour faire court, j’ai présenté en deux fois et séparément l’endroit et le revers de la medaille. Peut-être la méthode n’est-elle pas irréprochable, surtout pour les lecteurs moyens: l’opposition trop forte prend souvent un air de contradiction. Il vaudrait mieux fondre, atténuer, montrer aussi l’entre-deux, l’inévitable mélange de bien et de mal qui est la condition de toute chose humaine, et surtout de toute agglomération nationale. Mais quoi! la seule tentative d’enfermer un peuple entier en quelques pages n’est-elle pas déjà la plus vaine des vanités? Il faudrait tout connaître, et s’y reprendre à cent fois, avant d’oser croire qu’on ait pu saisir la physionomie complète et vraie. Et puis, comme disait Pilate, cet ancêtre méconnu du «renanisme»: Que’st-ce que la vérité? Ce n’est qu’en cour d’assises, devant un jury de bourgeois, qu’on peut «promettre» toute la vérité. En matière aussi vaste que l’étude d’un pays étranger, c’est déjà assez beau de transcrire fidèlement une impression sincère. Si les épreuves successives d’un même modèle accusent des contradictions apparentes ou réelles, nous n’avons pas à nous en inquiéter; il doit nous suffire que chacune soit exacte pour un instant donné et un seul côté de l’objet, et, par conséquent, renferme une parcelle de vérité générale. En avançant dans la vie, je me sens tous les jours plus près du fameux paradoxe hégélien, à savoir qu’une proposition générale, pour être vraie, doit contenir la proposition contraire. Mais cela, c’est de la métaphysique!