LE JUIF ERRANT[83]

ΑΓΝΩΣΤΩ ΘΕΟ

C’est à Chicago, dans le Memorial Art Palace, au bord du lac Michigan, le lendemain du jour où le Parlement des Religions a clos sa longue session.

Il est dix heures du soir. Le vaste amphithéàtre de Columbus Hall, où le Congrès a tenu ses bruyantes séances devant une foule cosmopolite, est à présent vide et muet.

La large estrade du fond, faisant face aux gradins, est seule éclairée d’une lampe électrique; devant la table recouverte d’un tapis de velours, les trois fauteuils du président et des assesseurs; et, tout autour, une trentaine de chaises. A quelques pas de l’estrade, l’ombre commence et va s’épaississant jusqu’aux dernières rangées de l’hémicycle qu’on ne distingue plus: on a la sensation d’un espace immense, illimité, ainsi que dans une cathédrale à la tombée du jour. Mais on ne peut rêver: un dur tic tac de pendule invisible fait comme un rappel impitoyable au prosaïsme du milieu, et, de minute en minute, le lourd silence est déchiré par le sifflet strident des trains qui, de la gare voisine, partent pour la World’s Fair.

Vulgaire et pressé, le timbre de cette pendule sonne dix heures. La tenture de l’estrade se soulève et, par la petite porte dissimulée, une procession bizarre fait son entrée, lentement, d’une allure volontiers liturgique. Les physionomies sont aussi diverses que les costumes: on trouve deux ou trois évêques grecs ou latins en soutane violette, des pasteurs rasés en lévite noire; des turbans de soie ou de lin couronnent des faces basanées, glabres ou à longue barbe grise; il y a encore un rabbin à calotte fourrée, un guèbre sous le haut bonnet persan, un derviche jaune dont le corps émacié flotte dans une souquenille sombre, un mandarin chinois à la mince tresse luisante; d’autres encore qu’on devine lamas, bonzes, parsis, archimandrites: le personnel exotique d’un temple ouvert à tous les dieux, l’état-major sacerdotal d’un nouveau Panthéon d’Agrippa. Une femme voilée est mêlée au groupe.

Ils prennent place, gravement; un archevêque américain préside, entre le rabbin et la femme voilée. Le président ouvre la séance d’une voix blanche et nasillarde:

L’ARCHEVÊQUE

The chair is taken.

L’un après l’autre, sans se presser, ils prennent la parole, la plupart en un anglais bizarre où tous les accents asiatiques, européens, africains, se succèdent sans provoquer un sourire, depuis le mandarin qui ne peut prononcer les r, jusqu’au rabbin allemand qui en cuirasse tous les mots.