Ils dialoguent posément, se félicitent en formules choisies, chacun ayant l’air de préférer les dix religions de ses auditeurs à la sienne propre, et n’employant que des termes amorphes, qui flattent tout le monde sans blesser personne. Ils célèbrent avec componction le pacte universel qui reconnaît l’égale légitimité de tous ces cultes, qui pendant des siècles se sont entre-dévorés. Aujourd’hui, calmés, ils proclament la tolérance qui, écartant la passion, fait surtout servir les croyances populaires et les pratiques religieuses au bien-être professionnel des clergés. Et, dans ce covenant à huis clos, qui scelle l’alliance de tous les sacerdoces, contre la science qui est l’ennemi commun, le sens vrai du Congrès public se révèle: les noms du Bouddha, de Moïse, de Confucius, de Zoroastre, de Luther, de Jésus ne sont pas prononcés ...

C’est à ce moment que trois coups sont frappés à la porte du fond; les dialogues cessent brusquement.

L’ARCHEVÊQUE

se tournant à demi sur son fauteuil:

Qui est là? Entrez!

La portière se soulève, puis retombe: un vieillard de stature gigantesque est resté là, debout, se détachant sur la draperie sombre. Il est vêtu à l’ancienne mode hébraïque: le chalouk de lin à manches étroites sous l’ample manteau rayé; du sudar enroulé autour du front bruni s’échappent de longues mèches grises, qui se mêlent à la barbe floconneuse; il appuie ses deux mains croisées sur un lourd bâton de voyage, et des téfillin d’argent scintillent à son bras gauche. Il semble octogénaire; mais une vigueur surhumaine se dégage de tout son corps noueux, comme tordu par des tempêtes séculaires; et, sous leurs sourcils blancs, ses yeux luisent comme un feu de pâtre à travers la broussaille. L’assemblée le contemple, stupéfaite et immobile.

L’ARCHEVÊQUE

Qui êtes-vous? Que faites-vous ici?

LE VIEILLARD