Je suis venu par le Nord: la banquise de Behring est, en hiver, un chemin trop facile à qui ne peut mourir; et l’âpre contact des glaces polaires ne mord pas plus sur ma chair que le soleil africain. Hélas! j’envie ceux qui tombent pour ne plus se lever! Je sais trop bien que, pareil à Caïn, je suis respecté des forces naturelles, et que ce n’est point au choc d’une mort violente que ma sentence prendra fin!...
L’ARCHEVÊQUE
Il est donc vrai?—Mais, alors, que viens-tu chercher ici?
AHASVÉRUS
d’une voix plus basse:
Je cherche partout le repos. Il ne viendra, avec la douce euthanasie, qu’aux jours prédits par l’Autre: quand son règne sera passé sur la terre et que son culte n’y sera plus qu’un vague souvenir. C’est alors qu’il reparaîtra, sous un autre nom peut-être, afin que les nations se bercent d’un rêve nouveau. Le vain espoir de finir m’a vingt fois souri, depuis la chute de Jérusalem et la dispersion. Avec les Barbares qui rasaient les cités, les Huns d’Attila, qui laissaient derrière eux les fleuves rougis de sang, les famines et les terreurs de l’an Mille,—j’ai longtemps épié dans le ciel le signe de l’Apocalypse ... Puis, vinrent les massacres des Croisades, les pestes et les destructions du moyen âge, les crimes abominables de la barbarie féodale; et je traversai les foules hurlantes comme des bandes de loups, m’attendant chaque jour à voir le culte chrétien balayé de la face du monde en délire. Mais les flèches des cathédrales montaient plus nombreuses et plus hautes que les piques des barons assassins; les pillages des villes se rachetaient par des pèlerinages, et, dans la nuit du crime séculaire, la croyance idéale, quoique affaiblie et mourante, brillait toujours comme une lampe dans un tombeau ...
L’ARCHEVÊQUE
La foi du Christ est immortelle!
AHASVÉRUS
élevant la voix peu à peu: