Tu l’as connu! Tu l’as connu! Oh! parle-nous de Lui!...

Le calme s’est rétabli sous une poussée de curiosité violente; tous regagnent leurs sièges et restent la bouche ouverte, buvant les paroles d’Ahasvérus.

AHASVÉRUS

d’une voix sourde que l’émotion brise de plus en plus:

Si j’ai connu le Fils de l’homme! J’étais de son âge et né comme lui à Nazareth. Le douloureux village est seul resté presque intact en Palestine, et j’y revois, deux ou trois fois par siècle, la fontaine où Marie, la cruche sur l’épaule, venait puiser l’eau, matin et soir; je retrouve la colline qui domine le pays, toutes les ruelles, tous les sentiers où nous jouions, enfants. Il faisait déjà des prodiges contraires à la Loi. Il façonna un jour des oiseaux avec de la boue, malgré les plaintes de sa mère; et quand Joseph voulut reprendre l’enfant, Jeschoua frappa des mains et les oiseaux prirent leur vol. Marie pleurait souvent sur cette enfance pleine de trouble et de mystère; et puis, il semblait n’aimer personne autour de lui ... Souvent, il quittait l’établi de son père et disparaissait: on le retrouvait dans les synagogues, écoutant les lectures du Scribe et l’effrayant de ses contradictions. Plus tard, ses absences furent plus longues; et il reparaissait un soir dans la maison de Nazareth, comme un hôte étrange et qu’on n’osait plus interroger. Puis, il vécut avec les Esséniens, sur la mer Morte, dans l’oasis d’Engaddi, et il nous revint vêtu de blanc, suivant leur coutume ... Enfin, il alla en Judée, vers Jean le Baptiste, et je ne le revis plus jusqu’aux derniers mois de sa mission, à Jérusalem ...

Ahasvérus pousse un profond soupir; dans le silence qui s’est fait, on entend la respiration haletante de ceux qui écoutent et attendent la suite sans oser la demander.

AHASVÉRUS

reprend son récit, la tête basse et comme se parlant à lui-même:

Bien des années s’étaient écoulées; j’habitais Jérusalem et j’avais pris une table de vendeur au Temple, dans la cour des Gentils: j’échangeais la monnaie romaine pour la monnaie sacrée des sacrifices, je vendais aux femmes des tourterelles de Hanan et des passereaux aux lépreux. Un homme bondit un jour dans le parvis, entouré de quelques artisans et pêcheurs qui étaient ses disciples, renversa ma table sur le pavé et me frappa. Je le reconnus, l’appelai par son nom, lui parlai de sa mère et de ses frères: «Voilà, me dit-il, en me montrant ses fidèles, ma famille et ma mère!» Ce fut alors que je commençai à le haïr ...

Je le revis dans la ville sainte, pour la fête des Pourim, le quinzième jour d’Adar; on parlait beaucoup de lui, de ses attaques aux Pharisiens, et même au Temple dont il annonçait la destruction à mots couverts; on racontait ses miracles: des démons chassés; des paralytiques, des aveugles, des lépreux guéris ... Il apparut dans le parvis extérieur du Hiéron, appelé la cour des Femmes, le seul où elles pussent pénétrer: il était cette fois entouré, non seulement de ses nombreux disciples, mais encore de quelques jeunes filles, et même d’une Samaritaine; on remarquait parmi elles deux sœurs de Béthanie, Marie et Marthe—et surtout une pécheresse très belle, Marie de Magdala, qui le suivit toujours, jusqu’à la fin ...