LA FEMME VOILÉE

Mais Lui, comment était-il? Ne parle que de Lui!...

AHASVÉRUS

Il était grand et souple, beau comme un de ces jeunes dieux grecs dont j’ai vu les statues dans mes voyages. Ses cheveux roux s’écoulaient de son turban de lin; et son visage pâle, à la courte barbe blonde, s’illuminait de ses yeux bleus, limpides comme le lac de Génézareth; il allait vêtu de blanc, comme les Esséniens; et sa voix était si douce, sa démarche si noble, que les jeunes filles, debout sur le seuil des portes, le regardaient passer en souhaitant de le suivre ... Et ce pur amour des femmes fouettait peut-être la haine des hommes ...

LA FEMME VOILÉE

avance la tête pour boire les paroles du Juif; un coin de son voile s’est écarté et elle apparaît de profil, pâle et toute jeune. Elle balbutie très bas:

Mais Lui, les aimait-il?

AHASVÉRUS

Il ignorait les affections particulières: pas plus que la famille, la femme, vierge ou pécheresse, n’existait pour lui. Il était le Messie, le sauveur du monde; et, pour se poser sur un être, sa poitrine s’était trop élargie à contenir l’humanité. Son âme était semblable à ces grands fleuves encaissés, qui fécondent un empire et laissent dépérir l’arbuste de leurs bords. Comme une statue de marbre est insensible aux offrandes votives que la foule dépose à ses pieds, il ignora toujours le sentiment réel de celles qui le suivirent sur le Golgotha et l’adorèrent par delà le supplice et la mort ... Ce fut alors que je le revis ...

On craint qu’il ne puisse achever, tant sa voix s’est brisée; il continue, pourtant, en coupant ses phrases, car il est pressé de finir: