Dans une pareille circonstance, lorsque le spectre serait venu à vous, dites-moi, enfans, qu'auriez-vous fait?—J'aurais crié bien fort, pour appeler du secours, dit Cécile.—Je me serais saisi des chaînes qu'il avait aux mains, pour l'empêcher d'agir contre moi, dit Victor.—Ma foi, dit Albert, j'aurais sauté sur mes pistolets, et l'ajustant aussitôt, je lui aurais conseillé de décamper au plus vite, ou sinon....—Bien! mes enfans, reprit le Capitaine. Je crois que M. le Curé peut maintenant vous faire apparaître les plus méchans lutins..... Allons le voir.
Ce fut une grande partie de plaisir pour nos trois petits peureux. Ils n'étaient pas encore très-fermes; mais la curiosité l'emportait sur la crainte. Ils avaient néanmoins résolu entre eux de faire bonne contenance, telle chose qu'ils vîssent ou entendîssent, et ils s'étaient promis de ne point se quitter.
Ils trouvèrent M. le Curé avec un jeune homme de dix-huit ans, environ, qu'il présenta comme son neveu, étudiant en chirurgie près la Faculté de Paris. M. de Forbin fit bien rire M. le Curé, en lui apprenant l'effroi qu'il avait causé la nuit à Gérard et à dame Gertrude—Il faut convenir, dit M. le Curé, que le hasard rapproche quelquefois un concours de circonstances qui semblent tellement liées ensemble, qu'elles doivent nécessairement surprendre au premier coup d'œil. Gérard pensait sans doute à son père au moment où vous vîntes lui parler, et vos paroles se trouvèrent telles qu'aurait pu les proférer le défunt. Que Gérard se soit donc laissé aller d'abord à la surprise, cela se conçoit; mais s'il avait seulement demandé qui lui parlait ainsi, vous répondiez, et tout le prestige était détruit. C'est parce que les gens craintifs, ignorans, ne font jamais de recherches, qu'il circule tant d'histoires qui ont quelque apparence de vérité. A votre arrivée, je rapportais à Ernest, mon neveu, notre aventure de la chauve-souris, et il allait à son tour me raconter un trait qui lui est personnel.
On pria M. Ernest de faire part de ce trait; voici ce qu'il dit: Un jour une domestique de chez mon père étant descendue à la cave, en remonta avec une frayeur sans égale, s'écriant qu'elle venait d'y voir un spectre. On se moqua d'elle; et les plus hardis d'entre quelques voisins descendirent pour vérifier ce rapport; mais ils remontèrent aussi promptement, et avec autant de frayeur que cette pauvre servante. Le bruit courut dans la maison, et se répandit bientôt dans tout le quartier que nous avions un revenant dans notre cave. On y venait en foule pour le voir, et chacun s'en retournait convaincu. J'arrivai sur ces entrefaites; je descendis aussi à la cave; je vis comme tout le monde un grand corps pâle et décharné, debout, absolument nu, et dont les yeux à demi fermés étaient effrayans. Personne n'osait approcher, et l'on me crut perdu lorsqu'on me vit avancer. Je remuai un tonneau pour parvenir à ce corps, il fit un mouvement, tout le monde s'enfuit, et je restai seul avec ce spectre qui était tombé dans mes bras.
Victor. Ah! mon Dieu, qu'est-ce que c'était que ce spectre, et d'où venait-il?
Ernest. C'était réellement un mort. Le chariot de l'Hôtel-Dieu qui transporte au cimetière ceux qui décèdent dans cet hôpital, ayant versé la nuit précédente près de notre maison, et les corps étant tombés sur le pavé, celui-ci avait passé par le soupirail de la cave, et comme il était tombé entre deux tonnes, il se tenait droit. Cette découverte détruisait toutes les conjectures qu'on avait pu former; mais telle est la faiblesse humaine, que nous fûmes les seuls qui restâmes dans cette maison; tous les autres habitans la quittèrent, personne n'osant plus descendre dans les caves.
M. de Forbin. Voyez comme on se rend esclave, et par conséquent malheureux, par un caractère faible et craintif.
M. le Curé. Etant vicaire d'une paroisse de Paris, j'ai participé à un événement bien extraordinaire, qui fut causé par un enchaînement singulier de circonstances. Un fossoyeur ayant vu ensevelir un homme de qualité auquel, d'après ses dernières volontés, on avait laissé au doigt un anneau d'un grand prix, résolut de le lui dérober. Etouffant le cri de sa conscience qui lui ordonne de ne point violer l'asile des morts, il se rend dans le caveau où l'on avait laissé ce cercueil qu'on devait placer le jour même dans une tombe particulière qu'on préparait dans une chapelle de l'église. Il s'était muni d'une lanterne sourde, et de quelques outils propres à son opération. Ayant vu cet homme ouvrir la porte d'entrée des souterrains, et n'ignorant pas la particularité de l'anneau, je conçus des soupçons. J'avais un moyen de m'en assurer en entr'ouvrant la trappe qui donnait de l'église dans les caveaux de sépulture. Je m'y pris avec assez de précaution pour n'être pas entendu. J'aperçois mon voleur; il ouvre le cercueil, et détachant le linceuil, qui enveloppe le cadavre, il s'empare de la main pour retirer l'anneau funeste qui l'a tenté; les doigts étaient enflés, il n'en pouvait venir à bout; je lui vois prendre son couteau et couper le doigt, où était le diamant. «Malheureux! lui criai-je de toute ma force, qu'ose-tu faire là!»
Il crut sans doute entendre une voix surnaturelle; ces mots le glacèrent d'épouvante. En faisant quelques mouvemens, il renversa sa lanterne, et sa lumière s'éteignit. Je ne distinguai plus rien; mais je l'entendis reclouer le cercueil. Je me rendis à la porte des souterrains pour l'attendre à la sortie; une demi-heure s'étant écoulée, et ne le voyant pas venir, je pris de la lumière, et je descendis. Je trouvai ce malheureux renversé sur le cercueil, et ayant perdu connaissance. Je le rappelai à lui: Vous avez fait une vilaine action, lui dis-je, et vous n'êtes pas sans doute sans vous en repentir; suivez-moi et ne craignez rien de ma part. Ses forces n'étaient pas encore revenues, je voulus l'aider à se relever... dans ce moment ma lumière fut éteinte.—C'est en vain que je veux fuir, me dit-il, celui que j'ai dépouillé me retient toujours; je suis perdu!—Et il s'évanouit de nouveau. J'essayai de l'entraîner; mais il était effectivement retenu. J'allai chercher le suisse; et nous reconnûmes que ce malheureux en refermant le cercueil dans l'obscurité, avait cloué le pan de son habit entre deux planches; voilà ce qui lui avait fait imaginer qu'il était arrêté par la vengeance divine.
Tandis que je lui donnais des secours, le suisse ouvrait le cercueil; jugez de sa surprise! La dernière heure n'était pas encore sonnée pour celui qu'on avait descendu dans le tombeau; l'action de notre voleur l'avait tiré de sa léthargie, et se trouvant à moitié désenseveli, il commença à ouvrir les yeux, à remuer les bras. J'admirai les moyens que la providence avait pris pour soustraire cet homme au sort fatal qui l'attendait. Pendant ce temps-là le fossoyeur revint à lui. Lorsqu'en ouvrant les yeux, il rencontra ceux du prétendu mort fixés sur lui, il en conçut une telle épouvante que sa raison en fut aliénée pour toujours.