Ernest. Si vous n'étiez pas venu au secours de cet homme, il pouvait périr dans cette situation; une frayeur considérable arrête la circulation du sang, le fait refluer vers le cœur, et peut nous étouffer. Dans un monastère du Frioul, un frère nommé Roch ayant remarqué un religieux qui allait toutes les nuits faire sa prière devant une Statue de Saint-Dominique, ôta cette statue de sa niche, et s'étant revêtu d'un habillement semblable à celui du saint, il se mit dans la même niche à sa place, tenant en main une discipline. Le religieux vint, suivant sa coutume faire sa prière, le frère déguisé le menaça, en remuant sa discipline. Le religieux eut peur et s'enfuit; frère Roch le poursuivit; le religieux ressentit alors une si terrible frayeur qu'il tomba évanoui. C'était le moment où les religieux venaient chanter l'office. Frère Roch alla au plus vîte remettre la statue sur son piédestal, et accourut comme les autres au secours de celui qui était saisi de peur. On trouva que ses cheveux avaient blanchi en un instant, et il mourut peu de jours après sans avoir parlé. Frère Roch, fort repentant, raconta lui-même cette histoire à Thomas Campanelle, qui la rapporte.

M. le Curé. On ne doit jamais chercher à effrayer personne; les imprudens qui s'en avisent peuvent en devenir eux-mêmes les victimes. J'ai connu à Paris un cordonnier qui faisait profession de veiller auprès des morts; et tout en remplissant cette fonction, il travaillait quand il était pressé d'ouvrage. Des jeunes gens qui demeuraient dans une maison où il y avait un mort, résolurent d'effrayer le gardien: ils déplacèrent donc le cercueil, et le déposèrent dans un coin; puis l'un d'eux se mit sous le drap mortuaire à la place. Le cordonnier vint pour faire sa veillée, et apporta en même temps de l'ouvrage. Tout en travaillant, cet homme se mit à frédonner quelques airs. Alors le jeune homme caché sous le drap, prenant un ton de voix sépulcrale, dit: «On ne chante point quand on veille les morts.» Le cordonnier ne fit pas grande attention à cette voix, parce qu'il s'imagina que c'était une illusion, et il continua. Mais comme un instant après on répéta les mêmes paroles, notre veilleur prit une forme, et la lança avec force sur le cercueil, en disant: «On ne parle point quand on est mort.» Le malheureux jeune homme caché là fut frappé à la tempe, et tué roide. Les autres jeunes gens qui attendaient toujours la scène que devait produire l'effroi du cordonnier, n'entendant rien et ne voyant point revenir leur camarade, s'informèrent, et furent désespérés quand ils connurent le funeste résultat de leur démarche plus qu'inconséquente.

Les enfans regardaient de tous côtés s'ils ne verraient rien paraître, et ils étaient attentifs au moindre bruit.—Je vois, leur dit M. le Curé, ce qui occupe votre esprit; mais soyez tranquille, vous ne verrez rien en ce moment.

Albert. C'est bien dommage; nous vous promettons de ne pas avoir peur.

M. le Curé. J'aime à le croire; mais il me faut une certitude que je ne puis acquérir que par diverses épreuves que vous aurez à subir auparavant. Que vous n'ayez pas peur à présent, cela se conçoit, il fait jour et vous êtes en compagnie; or, dans ces deux hypothèses, on ne voit jamais de revenant, parce que nos sensations se soutiennent avec force, et par conséquent l'imagination ne saurait prendre le dessus; ce qui vous démontre clairement, mes petits amis, que toutes les prétendues apparitions ne sont que des visions de personnes dont le cerveau est troublé par l'effroi.

M. de Forbin. J'aperçois de cette fenêtre le cimetière du village. Voyez-vous ce charnier où sont rangés tous ces ossemens? Que diriez-vous, si vous voyiez tout à coup une de ces têtes se déranger de sa place, et venir de votre côté?

Les Enfans. Il faut avouer, mon oncle, que cela serait effrayant.

M. de Forbin. Ce prodige est pourtant arrivé à Paris. Vous connaissez le marché des Innocens?

Cécile. Oui; cette grande place où il y a une belle fontaine, et qui est remplie de marchands de légumes et de fruits.

M. de Forbin. Eh bien! par une bizarre destinée, l'on va chercher le soutien de la vie dans un lieu jadis consacré à la mort. Ce n'est qu'en 1786 qu'on transporta dans des cimetières hors de la ville l'innombrable quantité d'ossemens que contenait celui-ci. Ce transport se faisait ordinairement la nuit. Un soir, pendant qu'on chargeait la voiture funèbre d'ossemens, et que l'on confondait les têtes froides du riche, du pauvre, du savant et du sot, on vit à la lueur des flambeaux une de ces têtes remuer, se tourner en plusieurs sens, et faire deux ou trois bonds. Les intrépides fossoyeurs sentent leurs cheveux se dresser sur leurs têtes; ils reculent d'effroi.