Victor. Comment cette tête marchait toute seule?

M. de Forbin. Non pas toute seule précisément, car il s'était logé dedans un gros rat que l'on vit sortir un instant après; et les éclats de rire succédèrent à la frayeur.

Albert. Je vois qu'il ne faut en effet s'effrayer de rien: c'était bien là le cas ou jamais de croire aux événemens surnaturels.

M. de Forbin. A coup sûr, s'il n'y avait eu là qu'une seule personne, et qu'elle eût été effrayée, elle se serait sauvée. Après avoir vu la tête se mouvoir, elle n'eut pas vu le rat en sortir; et par conséquent, elle serait demeurée convaincue que cet événement tenait du prodige.

Victor. J'ai lu dans l'histoire de France, par Daniel, que Charles IX étant à la chasse dans la forêt de Lions, en Normandie, on vit paraître un spectre de feu, qui épouvanta tellement tous ceux de la suite du roi, qu'ils s'enfuirent et le laissèrent seul. Ce prince, tirant son épée, piqua droit à ce feu extraordinaire, et le spectre disparut aussitôt.

M. de Forbin. Il ne faut attribuer ces effets singuliers qu'à des causes purement physiques; ce sont des exhalaisons qui sortent de terre et s'enflamment. Il est des pays où l'on voit très-souvent de ces espèces de prodiges. Dans la Libye, par exemple, où l'air est ordinairement fort tranquille, il s'y forme par les exhalaisons, des nuages qui, n'étant point dissipés par les vents, s'épaississent et prennent diverses figures: si l'on fuit, ou si l'on donne quelque mouvement à l'air, ou s'il se trouve une rivière ou un ruisseau dans ce canton, ces exhalaisons épaissies suivent le cours de l'eau ou le mouvement de ceux qui fuient; et si elles les atteignent, elles les enveloppent et les glacent de frayeur. Les habitans de ces pays ne s'en mettent point fort en peine; mais on conçoit que les étrangers qui ignorent les causes qui produisent ces nuages, peuvent en être effrayés, et les prennent pour des spectres.

M. le Curé. Nous voyons quelquefois dans nos campagnes, et surtout dans les temps de chaleur et d'orage, de petites flammes qui vont et qui viennent au gré de l'air, et qu'on nomment feux follets. Les gens peu instruits sont persuadés que ce sont des esprits espiègles ou malicieux: c'est tout simplement de l'air inflammable qui s'est dégagé de la terre, et particulièrement des terrains marécageux.

Cécile. Je vois aussi quelquefois des étoiles se détacher du ciel, et tomber sur la terre comme une fusée.

M. de Forbin. Ce ne sont pas des étoiles; mais de simples exhalaisons sulfureuses qui s'enflamment, filent et meurent dans l'air. Quand ça tombe jusqu'à terre, on ne trouve qu'une matière blanche et visqueuse, qui est le résidu de ce qui a brûlé dans les airs. Sur les mers, on voit dans les temps orageux, de petites flammes qui s'attachent aux pavillons, aux cordages et aux mâts des vaisseaux, et qu'on appelle feux Saint-Elme; elles sont produites par le fluide électrique répandu dans l'air, et qui, étant poussé avec impétuosité et rencontrant des corps isolés, tels que des vaisseaux, se manifeste alors sous la forme de petites flammes, principalement dans les endroits où il y a du fer, que la matière électrique pénètre très-aisément.

J'ai vu sur les mers deux phénomènes qui frappent l'imagination et donnent lieu à des contes fondés sur les effets surnaturels: l'un, qu'on appelle mirage, est un effet attribué généralement à la disposition des couches de l'atmosphère: les rivages opposés semblent se rapprocher; les mâts des vaisseaux paraissent renversés; on croit apercevoir dans l'air, pendant les jours très-chauds, des bois, des châteaux, des troupeaux, des hommes, etc. L'autre phénomène est d'un aspect non moins merveilleux; il a de quoi étonner, et présente un tableau vraiment magique. Au milieu des ténèbres de la nuit, on se voit entouré d'une lumière qui se répand sur les eaux, ou se joue autour du navire. Quelquefois la mer toute entière, aussi loin que l'œil peut l'embrasser, paraît être en feu, et des corps lumineux y nagent sous des formes diverses.