Victor. Ah! mon oncle! que cela doit être beau à voir!

M. de Forbin. Des gens simples et pusillanimes sont quelquefois effrayés des effets de cette phosphorescence des eaux. J'en ai vu qui en sont tombés malades de peur. Cependant tout cela s'explique par les principes de la saine physique.

Ernest. La connaissance des causes physiques n'étant pas à la portée du vulgaire, il s'extasie ou s'effraie facilement. Des curieux regardant avec un flambeau dans un vieux sépulcre qu'on venait d'ouvrir dans l'école de médecine de Pise, les vapeurs grasses causées par la corruption des cadavres s'enflammèrent à l'approche du flambeau, au grand étonnement des assistans, qui crièrent, miracle. La même chose arriva à Rome, en ouvrant le tombeau de Boniface VIII. Quelquefois aussi les vapeurs grasses qu'exhalent les cadavres, soit dans les cimetières, soit sur les champs de bataille, excitées par une forte chaleur, s'enflamment. Il faut attribuer à une cause semblable ce qui arriva dans le siècle dernier à Febourg, secrétaire du roi de Danemarck; cet homme ayant été pendu, il parut, dit-on, pendant la nuit une flamme sur sa tête. Le peuple qui ne voit que des prodiges dans les choses qui lui paraissent extraordinaires, augura que cet homme était mort innocent des crimes qu'on lui imputait.

Albert. Mais j'ai pourtant lu dans plusieurs livres une histoire bien authentique d'un revenant; je veux parler du grand Veneur de la forêt de Fontainebleau: c'est un fantôme que l'on dit avoir souvent apparu aux rois lorsqu'ils allaient à la chasse. Il se fit voir pour la dernière fois du temps d'Henri IV, dans un moment où le roi revenait de la chasse très-mécontent de n'avoir rien pris. Ce monarque entendit tout à coup un grand bruit de chiens et de chevaux, et des fanfares qui semblaient annoncer une grande chasse plus heureuse que la sienne. Le comte de Soissons, prince du sang, se détacha avec plusieurs personnes pour aller voir ce que c'était; ce seigneur rapporta qu'il avait vu, mais de fort loin, un grand homme noir à la tête d'un nombreux équipage de chasse, et que ce mystérieux personnage criait de temps en temps, entendez-vous, ou m'attendez-vous, ou bien amendez-vous. Le grand Sully y fut, dit-on, lui-même attrapé. Un jour, ayant cru entendre le roi revenir de la chasse, il sortit de son cabinet pour aller lui communiquer une affaire importante; mais Henri IV était à plus de quatre lieues de là. Il se trouva que c'était le grand Veneur qui chassait aux environs du château.

M. le Curé. La plupart des historiens qui rapportent ce fait n'en parlent que sur la foi d'autrui, et en hommes superstitieux ou qui craignaient de choquer les opinions du temps; ils racontent simplement ce que le vulgaire en pensait. Sully, l'autorité la plus respectable, en parle aussi dans ses mémoires; mais vous remarquerez de quelle maniere. «On cherche, dit-il, de quelle nature pouvait être ce prestige, vu si souvent et par tant d'yeux, dans la forêt de Fontainebleau: c'était un fantôme environné d'une meute de chiens, dont on entendait les cris, et qu'on voyait de loin, mais qui disparaissait lorsqu'on s'en approchait.»

Vous voyez que Sully ne considérait cela que comme un prestige: si un homme de sa trempe en eut recherché la nature, je crois bien qu'elle ne lui eut pas échappée, malgré la précaution du grand homme noir de disparaître sitôt qu'on voulait s'approcher de lui.

Les historiens, ainsi que les voyageurs, ont abusé quelquefois du droit qu'ils se sont acquis de raconter des choses extraordinaires. Ils ont trouvé de vieilles traditions établies; le merveilleux leur en a plu, et, quoique absurdes, ils n'ont pas dédaigné de les rapporter. Voilà pourquoi vous trouverez parfois dans vos lectures des faits surnaturels qui semblent confirmés, sanctionnés par d'illustres écrivains; mais dont on n'a pas recherché la cause dans l'origine, ou qui ne sont rien moins que véritables.

M. de Forbin se disposait à prendre congé de M. le Curé.—Et le spectre, dirent les enfans, nous ne le verrons donc pas décidément aujourd'hui?—Mes petits amis, répondit M. le Curé, je verrai ce soir si vous avez l'assurance nécessaire. Je peux le faire venir chez vous tout comme ici. Ayez du courage, de la fermeté, et je vous satisferai. Ainsi, à ce soir.