LES
HISTOIRES
MERVEILLEUSES.
TROISIÈME PARTIE.
Le soir, Monsieur le Curé vint comme il l'avait promis, accompagné de son neveu. Eh bien, mes amis, dit-il aux enfans, êtes-vous assez raisonnables pour n'avoir plus de vaines frayeurs?
Cécile. Pour moi, je n'aurai plus peur maintenant; car les livres que mon oncle a eu la bonté de me donner ont aussi concouru à me rassurer parfaitement. Voici ce que j'y lis: «Vous trouverez mille gens dans le monde, mes enfans, qui vous diront que l'on a vu des spectres, des revenans, des fantômes, des morts qui marchaient dans les ténèbres de la nuit. Méprisez ces récits absurdes; les personnes qui les font sont ordinairement ignorantes, crédules, et n'ont que peu de raison; elles adoptent avidement les contes qu'elles entendent et s'empressent de les répéter pour inspirer aux autres leurs sottes frayeurs, et faire croire ce qu'elles croient elles-mêmes. Vous trouverez, ce qui est bien plus fort, des gens qui vous rapporteront des faits incroyables, non pas sur la foi d'autrui, mais bien pour les avoir vus de leurs propres yeux; ces gens seront quelquefois reconnus pour des personnes d'honneur et incapables d'en imposer. Faudra-t-il donc les croire alors? non, mes amis: ces personnes, sans doute, ne veulent point vous tromper, elles croient fermement avoir été témoins de choses extraordinaires, mais les apparences, leur crédulité et leurs craintes les ont elles-mêmes trompées; si elles eussent examiné avec soin aux lumières de la raison, et surtout avec courage, ce qui leur paraissait surnaturel, elles auraient reconnu l'illusion, et auraient été convaincues que Dieu ne permet point ainsi que rien sorte des voies ordinaires de la nature. Je vais vous raconter à ce sujet deux aventures assez singulières, et qui vous apprendront comment on doit agir dans une circonstance semblable.»
«Le cardinal de Retz rapporte dans ses Mémoires, qu'ayant passé la soirée dans la maison de l'archevêque de Paris, son oncle, à Saint-Cloud, avec madame et mademoiselle de Vendôme, madame de Choisy, le vicomte de Turenne, l'évêque de Lisieux, et messieurs de Brion et Voiture, on s'amusa tant, que la compagnie ne put s'en retourner que très-tard à Paris. La petite pointe du jour (on était au milieu de l'été) commençait à paraître: quand on fut au bas de la descente des Bons-hommes, justement au pied, le carrosse arrêta tout court. Le cocher à qui on en demanda la raison, répondit d'une voix tremblante: Voulez-vous que je passe par-dessus tous les diables qui sont là devant moi? Cinq ou six laquais qui étaient derrière n'osaient ouvrir la bouche. Turenne, au-dessus de la crainte, se jeta en bas du carrosse, tira son épée; le cardinal s'étant saisi d'une autre, courut aussitôt le rejoindre. Allons voir ces gens-là, dit Turenne, je crois que ce pourrait bien être des diables. Le reste de la compagnie demeura transi de frayeur dans le carrosse.
»Comme nous avions déjà fait cinq ou six pas du côté de la Savonnerie, continue le cardinal dans ses mémoires, j'entrevis une longue procession de fantômes noirs qui me donna plus d'émotion qu'elle n'en avait donné à M. de Turenne; mais par la réflexion que je fis, que j'avais long-temps cherché des esprits, et qu'apparemment j'en trouverais en ce lieu, je m'avançai rapidement vers la procession. Les gens du carrosse qui croyaient que nous étions aux mains avec tous les diables, firent un grand cri, et ce ne furent pourtant pas eux qui eurent le plus de peur. Les pauvres Augustins réformés et déchaussés, que l'on appelle capucins noirs, qui étaient nos diables d'imagination, voyant venir à eux deux hommes qui avaient l'épée à la main, eurent une belle frayeur, et l'un d'eux se détachant de la troupe, nous cria: Messieurs, nous sommes de pauvres religieux qui ne faisons de mal à personne, et qui venons nous rafraîchir dans la rivière pour notre santé. Nous retournâmes au carrosse, M. de Turenne et moi avec des éclats de rire que l'on peut s'imaginer. Il me jura le lendemain que la première apparition de ses fantômes imaginaires lui avait donné de la joie, quoiqu'il eût toujours cru auparavant qu'il aurait peur, s'il voyait jamais quelque chose d'extraordinaire; et je lui avouai que la première vue m'avait ému quoique j'eusse toute ma vie souhaité de voir des esprits.
»Une autre fois Turenne voyageant dans une province méridionale de la France, entendit parler d'un château inhabité où il revenait, disait-on, des esprits. Curieux d'éclaircir cette histoire, il alla coucher dans ce lieu. Sur le minuit un spectre chargé de chaînes se présenta et fit signe à Turenne de le suivre. Arrivé dans une des salles basses du château, aussitôt une trappe s'ouvrit sous leurs pieds, et Turenne se trouva dans un souterrain, au milieu d'une bande d'hommes dont il reconnut bientôt que la profession était de faire de la fausse monnaie. Le fantôme se dépouilla de son appareil lugubre, et prit place parmi ses compagnons. Le chef de la troupe s'adressant à Turenne, lui dit: Homme téméraire, quel dessein t'a conduit dans ces lieux. Si ta raison t'empêchait de croire que ceux qui l'habitent fussent des êtres surnaturels, ne devais-tu pas juger du moins qu'ils avaient un intérêt puissant à n'être point connus? En découvrant qui nous sommes, tu t'es perdu sans ressources: et ton entrée dans ce souterrain est ton arrêt de mort.—La mort ne m'effraye point, répliqua Turenne; apprenez à qui vous avez affaire; mais songez qu'en attentant à mes jours, vous vous perdez aussi vous-mêmes: si je ne reparais pas on viendra à ma recherche, et vous savez quel sort la justice vous réserve....—Puisque tu es Turenne, reprit le chef de la bande, nous savons que nous avons affaire à un homme d'honneur, et nous allons te le prouver en nous confiant à ta discrétion. Donne-nous ta parole de ne point parler de nous avant six mois, et nous te laissons la vie sauve.—Je vous le promets.—Turenne songera, ajouta le chef de la bande, que s'il trahit sa parole, en quelque lieu qu'il soit, et telle précaution qu'il prenne, sa mort ne tardera pas à venger la nôtre.
»Après cela, Turenne sortit librement du château, et alla rejoindre ses gens, à qui il dit qu'il avait vu des choses effrayantes dans ce château, et qu'on ne pouvait y entrer sans risquer de perdre la vie; ce en quoi il ne mentait point.