»Environ un an après cette aventure, Turenne donnait chez lui un grand repas, lorsqu'on vint lui remettre une lettre qu'un étranger à cheval venait d'apporter. Cette lettre était ainsi conçue: Les esprits et les fantômes du château de.... ont l'honneur de faire savoir à M. de Turenne qu'ils sont redevenus de paisibles habitans de la terre. Ils le prient de vouloir bien accepter la riche monture qu'ils lui envoient, comme une preuve de leur gratitude pour le secret qu'il leur a gardé.
»Effectivement le messager avait attaché dans la cour un cheval superbement harnaché, et avait disparu. Turenne, qui avait pour ainsi dire oublié cette aventure, la raconta à ses convives.[1]»
Albert. Il ne fallait rien moins que la fermeté de Turenne pour n'être point effrayé au milieu de ces faux-monnoyeurs. Je remarque que les prétendus revenans n'ont jamais fait de mal à personne; mais ici Turenne courait risque de la vie.
M. de Verseuil. Je connais le propriétaire du domaine d'Ardivilliers, aux environs de Breteuil en Picardie; il me racontait une aventure de ce genre arrivée chez lui: il y revenait un esprit, et ce maître lutin y faisait un bruit si effroyable, que personne n'osait y demeurer que le fermier, avec qui cet esprit était apprivoisé. Si quelque malheureux passant y couchait une nuit, il était étrillé d'importance. Cela faisait grand tort au propriétaire, qui était contraint de laisser sa terre à très-vil prix: mais enfin il résolut de faire cesser la lutinerie, persuadé qu'il y avait de l'artifice dans tout cela. Il va coucher dans son château, et pose sur sa table deux pistolets chargés, bien décidé de s'en servir à la première apparition.
Les esprits qui savent tout, surent apparemment ces préparatifs; pas un d'eux ne parut. Mais au milieu de la nuit, on entendit un grand bruit de chaînes dans l'appartement au-dessus. La femme et les enfans du fermier vinrent se jeter aux genoux de leur seigneur, pour l'empêcher de monter dans cette chambre; mais sans les écouter, il s'en alla droit à l'appartement où se faisait le bruit, tenant un pistolet d'une main et un flambeau de l'autre.
Il ne voit d'abord qu'une épaisse fumée que quelques flammes redoublaient en s'élevant par intervalles; bientôt il entrevit confusément l'esprit au milieu: c'est un grand corps vêtu de noir, il a des cornes, une longue queue; enfin c'est un objet fait pour donner de l'épouvante. Le gentilhomme ne s'intimide pas cependant, il ajuste l'homme noir, et lui tire un coup de pistolet; mais il est tout étonné qu'au lieu de tomber, ce fantôme se met à faire des gambades devant lui.
Victor. Voilà du merveilleux que je ne comprends pas; car si ce n'est pas un spectre, comment résiste-t-il aux coups de pistolets? Cela dut intimider le gentilhomme?
M. de Verseuil. Il ne savait trop que penser; il se rassura toutefois, persuadé que ce ne pouvait être un esprit. Il chercha à le saisir; mais le spectre n'était point d'avis de se laisser approcher. Etant pressé de trop près, il sort de la chambre et descend par un petit escalier; le gentilhomme descend après lui et ne le perd point de vue, traverse cours et jardin, et fait autant de tours qu'en fait le spectre; enfin ce fantôme étant parvenu dans une grange, disparut aux yeux du gentilhomme. Celui-ci, sans se rebuter, appela du monde, et visitant l'endroit où le spectre s'était évanoui, il découvrit que c'était une trappe qui se fermait de l'autre côté; on l'enfonça, et l'on trouva dans un petit caveau l'homme noir et de bons matelas qui le recevaient mollement quand il s'y jetait. Le gentilhomme fit sortir cet esprit, qui n'était autre que son fermier.
Albert. Mais qu'est-ce qui le rendait à l'épreuve du pistolet?