M. de Verseuil. C'était une peau de buffle ajustée à son corps. Ce fourbe avoua toutes ses souplesses, et son maître exigea les arrérages de toutes les années sur le pied de ce que la terre était affermée avant les apparitions.

M. le Curé. Vous avez entendu parler d'un voleur qui a fait beaucoup de bruit, du fameux Mandrin? Je vais vous raconter un de ses tours: Il convoitait un château situé sur une montagne d'où l'on découvrait la campagne des environs. On vint lui dire que le propriétaire venait de mourir.—Voulez-vous en faire l'acquisition sans coup-férir, dit Roquairol, l'homme le plus déterminé de sa troupe? Il est à nous si vous me secondez; je ne vous demande pas quinze jours.—Mandrin qui connaissait la capacité de cet homme, lui donna carte blanche. Roquairol connaissait tous les préjugés du peuple, et sa frayeur pour les morts; il résolut d'en tirer avantage.—La circonstance est favorable, dit-il à son maître, le défunt doit avoir quelques petites restitutions à faire, c'était un procureur.—Le soir, il entra avec quatre hommes qu'il distribua en différens postes. La veuve était seule dans une chambre, et ses domestiques dans la cuisine. Roquairol fut droit à la chambre du procureur; il commença par agiter fortement les rideaux, et renverser des tables et des chaises. La veuve courut vite auprès de ses domestiques. Le revenant se plaignait comme un homme qui brûle. On croyait n'avoir à craindre que d'un côté, lorsqu'il s'éleva un grand bruit dans les quatre coins du château; on entendait des voix terribles qui se disputaient l'âme du procureur, et on ne voyait que feu et flammes par le moyen des pistolets et des pétards. Roquairol avait jeté un drap sur sa tête, avec des flammes peintes en rouge; il parut en cet équipage et enchaîné au milieu de ses gens habillés en satyres; il répétait: Je brûle, je brûle! bien mal acquis, malheur à ceux qui l'habitent, ils brûleront avec moi. Il entra dans la cuisine, où quelques femmes s'évanouirent, parcourut les appartemens et disparut.

On ne douta plus dès-lors que le pauvre procureur ne fût au pouvoir des démons. On l'avait vu, on l'avait entendu; le bruit en courut dans tout le pays.

Le lendemain la même apparition eut lieu; cette fois il y avait quatorze démons. La veuve s'empressa de quitter ce séjour. Des clercs de procureur ne voulant pas croire ce qu'on rapportait, s'y rendirent un soir pour y passer la nuit; mais Roquairol, qui en fut prévenu, s'y trouva à la tête de vingt-huit bandits déguisés en démons, en singes, en ours, et armés de crocs et de fourches; Mandrin lui-même descendit par la cheminée de la chambre où tout le monde était rassemblé, et il parut affublé d'une peau de taureau avec des cornes effroyables. A cette vue, les clercs de procureur prirent la fuite. Mandrin demeura maître du champ de bataille. Comme quelque curieux pouvait être tenté de venir visiter ces lieux, il plaça à l'entrée un homme vêtu d'une peau d'ours, qui se jetait sur ceux qui voulaient avancer. De temps en temps, pour nourrir l'erreur du public, on faisait grand bruit dans la maison, et il passa pour certain qu'il y revenait des esprits. C'est ainsi que la crédulité du peuple fait la hardiesse des fourbes.

Cécile. Est-ce que Mandrin resta possesseur de ce château?

M. de Forbin. Cela aurait bien pu arriver, s'il n'avait pas eu affaire à la justice. Mais la police connut bientôt sa retraite. La maréchaussée, qui ne craint point les revenans, s'empara de tous les esprits qui ne furent pas assez lestes pour prendre la fuite, et le gibet devint leur partage.

Victor. Dans le livre dont ma sœur m'a fait présent, je trouve ce trait curieux qu'un écolier raconte à ses camarades: «J'étais, dit-il, dans la maison de campagne de mon père, à Bondi, lorsque la grande armée, venant du nord, traversa la France pour se rendre en Espagne. On nous envoya un officier à loger pendant environ quinze jours.....»

En ce moment on sonna à la grille du château, et Gérard introduisit un officier qui se présentait avec un billet de logement. Soyez le bienvenu, lui dit M. de Verseuil; votre arrivée a cela de singulier, que ces enfans nous lisaient à l'instant même une histoire où il est question de loger un officier.—Je vous prie en grâce de continuer cette lecture, dit le militaire; je serai charmé de l'entendre.—Volontiers; pourvu que vous veuillez bien dire si vous n'auriez pas besoin de quelque chose en attendant le souper?—Mille remercîmens; je n'ai besoin de rien. Alors Victor reprit sa lecture:

«Cet officier avait un frère dont il attendait impatiemment des nouvelles, parce que les dernières lettres qu'il en avait reçues lui apprenaient qu'il était malade. La veille de son départ, il entra dans la salle où nous étions rassemblés pour le déjeûner; il avait l'air triste, abattu.