»Hier soir, nous dit-il, avant de m'endormir, je songeais à mon frère, quand tout à coup j'entends heurter avec force à ma porte; elle s'ouvre, on entre dans ma chambre, on la parcourt avec vitesse; deux chaises et une table de nuit sont renversées. Je demande qui est là? on ne me répond point; mais on s'élance avec rapidité près de mon lit, et j'aperçois, à la faveur d'un faible rayon de lune, une espèce de fantôme blanc qui agite fortement mes rideaux. Je me jette en bas du lit pour le saisir; et afin qu'il ne m'échappe point, je commence par fermer la porte; mais lorsque je reviens à lui, et que je me crois certain de découvrir ce qu'il est, je le vois s'élancer à la fenêtre, il brise les vitres, et disparaît à mes yeux. Etonné de l'aventure, je me procure de la lumière. Une lettre à mon adresse se trouve à mes pieds; je l'ouvre: qu'on juge de ma situation, ton frère est mort! voilà les premiers mots qui s'offrent à ma vue. Mes mains laissent tomber mon flambeau; ma lumière s'éteint, et je reste anéanti de surprise et de douleur.»
L'Officier. Permettez que je vous exprime mon étonnement! Ceci est ma propre histoire! Dans la circonstance que l'on décrit, vous pouvez vous imaginer toutes les idées qui durent me passer par la tête. Comment croire en effet qu'un événement qui paraît aussi extraordinaire, soit amené par les causes les plus simples? Il n'y avait cependant là rien de surnaturel: la suite de cette histoire l'explique sans doute?
Victor. Oui; voici ce que dit celui qui la raconte: «Une espièglerie que j'avais faite à notre chat était la cause de tout ceci. Avant de m'aller coucher, je lui avais attaché au cou le tablier blanc de notre bonne. L'animal s'était sauvé dans cet équipage, et il était venu se jeter dans la porte de l'officier, qui, étant mal fermée, s'était ouverte aussitôt. En courant dans la chambre, il avait renversé les meubles, et avait fait tomber de la poche du tablier la lettre que ma bonne était chargée de remettre. En s'élançant ensuite à la croisée, il avait brisé un carreau, et s'était sauvé; le matin, ma bonne le trouva dans la cour, encore affublé du tablier qu'il n'avait pu parvenir à détacher.»
L'Officier. C'est cela précisément; l'historien est fidèle.
Victor. «D'après cet événement, continue toujours l'écolier, je n'ai jamais eu peur, parce que je me suis fait une loi et une habitude, lorsque je crois voir ou entendre quelque chose d'extraordinaire, d'examiner si ce n'est point simplement un effet de l'imagination: si j'en reconnais la réalité, j'ai soin d'en rechercher toutes les causes, afin de pouvoir les approfondir et les apprécier ensuite. Quand on s'est procuré une fois de cette manière l'explication d'une aventure qui paraissait d'abord terrible et surnaturelle, il n'en coûte plus ensuite pour faire les mêmes recherches dans toutes les autres circonstances qui peuvent se présenter.»
M. de Verseuil. Voilà un enfant qui pense judicieusement.
Albert. Eh bien, nous aurons soin de faire notre profit de sa prudente et sage méthode.
L'Officier. Il est arrivé une aventure bien singulière à un soldat de ma compagnie, qui joua lui-même le rôle de revenant. En passant à Orléans, deux soldats sont envoyés avec un billet de logement chez un fermier des environs, dont la mère venait de mourir la nuit précédente dans cette maison. Le soir il y avait assemblée de famille, et par conséquent grand souper. Les deux soldats sont invités au repas; mais l'un d'eux étant retourné à la ville, prit avec d'autres camarades un à compte tel qu'à son retour il n'eut plus besoin d'autre chose que de son lit. Il se couche. L'autre militaire se rend au souper; il tâche d'égayer les convives; le vin est le seul remède qu'il connaît contre le chagrin; il les engage donc à boire, et pour prêcher d'exemple, il se ménage si peu les rasades, que bientôt il y voit trouble. En homme prudent, il songe à faire halte; et sans rien dire à personne, il bat en retraite, c'est-à-dire qu'il va rejoindre son camarade. N'étant pas très-ferme sur ses jambes, il trébuche dans l'escalier, sa chandelle s'éteint; mais il n'en continue pas moins son chemin. La clef était à la porte de sa chambre, il entre, cherche son lit à tâton, et se couche en poussant du côté de la ruelle son camarade qui ne lui laissait que peu de place. Déjà il s'abandonnait aux douceurs du repos, lorsqu'il entend ouvrir sa porte: c'était un petit cousin et une petite cousine que notre militaire avait remarqués pendant le souper, par l'amitié qu'ils paraissaient avoir l'un pour l'autre. Ils entrent tous deux dans la chambre sans parler, prennent chacun une chaise, s'asseyent devant la cheminée, et y placent un fagot qu'ils allument. A la vue de tout ceci, le soldat ouvre de grands yeux, mais ne dit mot. Nos jeunes gens s'approchent l'un de l'autre, et la conversation s'engage.—Eh bien! cousine, il paraît donc décidé que nos parens ne veulent pas nous unir?—Hélas! cousin, il n'est que trop vrai; je sais même qu'ils forment d'autres projets.—Ah! ma chère cousine! si notre grand'mère eut vécu encore quelque temps, elle nous avait promis de décider nos parens à conclure notre mariage.—Oui, sa mort est un grand malheur pour nous. Mais peut-être que du séjour qu'elle habite, elle s'intéressera encore à ses petits enfans. Il faut la prier d'intercéder pour nous auprès de Dieu. Ils s'approchent du lit.—O ma mère! dit la petite cousine avec ferveur, nous implorons votre secours. De ce lit de mort, daignez entendre....—De ce lit de mort! s'écria le soldat en se levant d'auprès de son froid compagnon!...... car il s'était trompé de chambre, et il était venu se placer auprès de la défunte.....
Persuadés que c'est la grand'mère qui vient de parler, nos jeunes gens se sauvent à toutes jambes, et tombent dans l'escalier en criant miséricorde. Les parens qui étaient encore à table, accourent avec de la lumière: la cousine raconte comment, allant avec son cousin pour dire des prières auprès de la grand'maman, ils l'ont vue se lever de son lit, et qu'elle leur a parlé d'une voix formidable. Le soldat, mettant la circonstance à profit, paraît tout à coup sur le haut de l'escalier enveloppé d'un drap: «Faites la volonté de Dieu, dit-il d'un ton de voix qu'il a soin de déguiser; unissez promptement ces deux enfans, ou je viendrai vous tourmenter jusqu'à ce que cela se soit exécuté.»
Les pères et mères promettent aussitôt d'obéir à cet ordre suprême: le mariage est fixé à huit jours; et le militaire, après avoir ainsi fait le bonheur des jeunes gens, n'eut que le regret de ne pouvoir être de la noce.