Cécile. Voilà toute la famille qui demeure persuadée que la grand'mère est revenue.
M. de Forbin. Il y a des histoires de prétendus revenans dont les causes naturelles sont vraiment singulières et comiques. Le comte de Vordac arrivant à Plaisance en Italie, alla loger dans une hôtellerie, dont l'hôte avait perdu sa mère depuis quelques jours. Le maître du logis ayant envoyé un de ses domestiques pour chercher du linge dans la chambre où elle était morte, ce domestique revint hors d'haleine et criant qu'il avait vu sa maîtresse, qu'elle était revenue se coucher dans son lit. Un autre valet faisant l'intrépide, y alla et revint de même, disant qu'assurément elle était couchée dans son lit. Le maître du logis monta pour s'en assurer; un moment après il descendit précipitamment, et cria en italien aux personnes qui étaient à table: Oui messieurs, j'ai vu ma pauvre mère, mais je n'ai pas eu le courage de lui parler; je vous en conjure, allez-y, et soyez témoins de ce que je dis.
Vordac voyant que personne ne se remuait, prit un flambeau, et adressant la parole à un dominicain qui était de la compagnie, lui dit: Allons, mon père, allons-y ensemble.—Je le veux bien, répondit-il, pourvu que vous passiez le premier. Ils montèrent, ayant chacun un flambeau à la main. Les autres étrangers, et le maître de la maison à la tête de ses valets, suivirent. Etant entré dans la chambre et ayant tiré les rideaux du lit, Vordac aperçut la figure d'une vieille femme, noire, ridée, assez bien coiffée, qui regardait d'un œil fort assuré, et faisait des grimaces ridicules, comme pour se moquer d'eux, et pour les effrayer. On dit au maître de la maison d'approcher pour voir si c'était sa mère: Ah oui, c'est elle, répondit-il; ah, ma pauvre mère! Les valets crièrent de même que c'était leur maîtresse.
Vordac dit alors au dominicain de parler, puisqu'il était prêtre, et d'interroger la morte. Il lui demanda: qui êtes vous? que voulez-vous? et en même temps il lui jeta de l'eau bénite; mais comme il avait la main tremblante de frayeur, il en répandit plus qu'il n'en fallait. Alors le revenant sortant du lit, se jeta sur le dominicain, qui commença à fuir et à crier de toutes ses forces, de même que tous les autres.
Vordac qui était resté le dernier, vit distinctement que c'était un singe. Cet animal ayant souvent regardé sa maîtresse se coiffer, et ayant ce jour-là trouvé son bonnet et d'autres hardes, il s'était affublé à sa manière, et ensuite s'était couché dans le lit où elle était morte.
Mad. de Verseuil. Vous voyez, mes enfans, qu'il ne tient souvent à rien qu'un fait simplement bizarre ne passe pour une apparition bien authentique. Si ce singe, après avoir été vu par tant de personnes, se fut décoiffé et déshabillé pendant que M. de Vordac montait dans cette chambre, tous ceux qui l'avaient vu auraient soutenu que la maîtresse de l'hôtellerie était revenue.
Ernest. J'ai entendu parler d'une aventure qui n'est peut-être qu'un conte fait à plaisir; la voici: Un jeune officier, venu à Paris dans le temps du carnaval, fit la partie d'aller au bal, et se déguisa en diable. Il s'en revint chez lui un peu avant le jour, et frappa à coups redoublés à sa porte, parce qu'il faisait grand froid. Une servante de son auberge vint enfin lui ouvrir à moitié endormie; mais dès qu'elle l'apperçut, elle referma au plus vite la porte, et s'enfuit épouvantée.
L'officier, las de frapper inutilement, et mourant de froid, prit le parti de chercher gîte ailleurs. En marchant le long de la rue, il entrevit de la lumière dans une maison, et pour comble de bonheur la porte n'était pas tout-à-fait fermée. C'est peut-être une auberge, dit-il en lui-même, entrons. Mais que voit-il! un cercueil avec des cierges autour, et un prêtre qui s'était endormi en lisant auprès d'un fort bon brasier. Sans faire aucun bruit, il s'approche du feu, et s'assoupit tranquillement sur une chaise.
Quelque temps après, le prêtre s'éveilla; et apercevant à côté de lui une figure aussi horrible, il se mit à jeter des cris affreux. Le militaire, réveillé en sursaut, prit aussitôt la fuite. Comme il faisait jour, il alla chez le loueur de costume changer d'habit, et retourna ensuite à son auberge. En entrant on lui apprit deux nouvelles qui circulaient déjà dans tout le quartier; l'une, que la servante du logis était malade, parce qu'elle avait reçu dans la nuit une visite du diable, et l'autre, qu'un démon était aussi venu dans une maison plus loin pour enlever un mort: ce dernier bruit parut d'autant mieux fondé à certaines personnes, que le défunt avait été procureur.
Mad. de Verseuil. Sans doute cette histoire n'est qu'une plaisanterie; mais M. l'abbé Lenglet-Dufresnoy rapporte qu'un homme distingué par sa naissance et par ses richesses, étant mort dans une ville d'Espagne, son corps fut transporté dans l'église d'un monastère, pour y être inhumé avec les cérémonies ordinaires. Il y avait alors dans la même ville une femme qui avait perdu l'esprit; se trouvant le soir près de l'église de ce monastère, elle y entra et se cacha de manière qu'on ferma toutes les portes sans l'apercevoir. La nuit elle alla se placer dessous le cerceuil, sur l'estrade recouverte d'un tapis, et s'y endormit jusqu'au moment où les moines se rendirent au chœur pour chanter matines. Cette folle étant éveillée, se mit à chanter aussi et à frapper sur l'estrade. Vous jugez de la peur qu'elle fit aux moines! Ils se sauvèrent sans achever l'office.