«Il serait difficile, écrivait-il en 1843[35], de déterminer d'une manière précise le nombre des villages de cette espèce établis depuis l'émancipation; mais on ne doit pas craindre de l'élever trop haut en le portant de 150 à 200, et en évaluant à 10,000 acres au moins l'étendue de leur territoire. Environ 10,000 chefs de famille ont acheté les terres où sont formés ces établissements. Le nombre des cases construites est de 3,000 environ; généralement, elles ont de 8 à 10 mètres de longueur sur une largeur de 5 à 6 mètres. Elles sont couvertes en chaume, quelquefois en planchettes de bois superposées comme des tuiles. Quelques-unes sont construites en pierres, d'autres en bois. Beaucoup ont une galerie qui défend l'intérieur des ardeurs du soleil; les fenêtres sont garnies de vitres; la plupart ont des jalousies ou des volets peints en vert. Aux deux extrémités de la case sont les chambres à coucher, le parloir est au milieu, la cuisine derrière. Dans les chambres à coucher, on voit des lits en acajou, des lavabos, des miroirs, des chaises. La chambre du milieu contient ordinairement un buffet garni de vaisselle.

[Note 35: James Philipps, Situation passée et présente de la
Jamaïque
.]

«En général, les lots de terre forment un carré long au centre duquel est placée la case. Les noirs cultivent des fleurs sur la partie du terrain qui s'étend devant la façade, ils y plantent particulièrement des rosiers. Le reste du terrain produit tous les végétaux et tous les fruits du pays.

«La population noire ne se montre indolente qu'à défaut d'un travail convenablement rémunéré. Quand les noirs ne travaillent pas sur les habitations, ou au retour du travail journalier, ils s'occupent toujours, soit à la culture de leur propre jardin, soit à la réparation ou à l'embellissement de leur demeure. Quant aux femmes, les soins domestiques absorbent leur temps jusqu'à l'heure du repos.

«L'accord intérieur, la tendresse mutuelle et toutes les vertus domestiques qui font le charme et le bonheur de la famille sont soigneusement cultivées par un grand nombre de familles de couleur.»

M. James Philipps écrivait à la Jamaïque, où il a exercé pendant vingt ans ses fonctions religieuses; sa description est donc locale, c'est-à-dire dans des conditions telles, eu égard à l'étendue et à la fertilité du lieu de mise en scène, qu'elle résume l'émancipation dans ses effets les plus heureux possible.

Or, si nous en démontrons l'inanité, il en sera de même, par analogie, pour ce qui s'accomplissait d'à peu près identique dans les colonies inférieures.

Les free villages étaient, admettons-le, au nombre de 200, formant ensemble 3,000 cases, pour une population de 10,000 chefs de famille, d'où il suit que, pour chacun, le nombre de cases est 15, et le nombre de familles 50. De deux choses l'une alors: 7,000 familles couchaient dehors ou cohabitaient avec les 3,000 autres.

Mais la dimension totale de la case n'étant que de 40 ou 50 mètres superficiels, et la cuisine et le parloir en prenant la moitié, il ne reste plus, pour les deux chambres à coucher de trois ménages, soit de dix-huit ou vingt individus, à cinq ou six par famille, que 20 mètres carrés.

Dans l'hypothèse du coucher à la belle étoile des sept dixièmes de cette population, il n'y a pas à s'extasier sur son degré de prospérité; dans celle de la cohabitation pêle-mêle de vingt individus de tout âge et des deux sexes, il nous paraîtra—fussent-ils blancs, et ils sont nègres,—que de toutes les vertus domestiques dont parle leur historien, la tendresse mutuelle est la seule qui puisse être «soigneusement cultivée.»