Que si nous passons outre à cet examen de détail, et nous acceptons comme sinon complète la réussite des free villages, du moins avec tendance vers la prospérité par l'amour du travail, l'aisance individuelle, la constitution de la famille et de la propriété, la moralisation progressive, ils n'en seront pas moins une exception dérisoire dans l'ensemble du système qui les a produits, et négative de ce système, au lieu d'être concluante en sa faveur.

Qu'est-ce en effet que la constitution en société de 60,000 individus sur 420,000 dont se composait alors la population émancipée de la Jamaïque[36], et qu'étaient devenus—effrayante soustraction!—les 360,000 autres? Peu sensibles aux douceurs de la pastorale qui se jouait dans les free villages, ils ne s'y étaient point associés autrement qu'en spectateurs; s'y fussent-ils laissés prendre d'ailleurs que, fleuristes et jardiniers pour leur propre compte, et ne travaillant pour autrui qu'à leur fantaisie, aux conditions les plus onéreuses, ils n'eussent point relevé la production coloniale de l'Angleterre, dont l'exportation, en 1853, était encore de 810,478 quintaux au-dessous de la moyenne qu'elle avait atteinte sous le régime esclave[37].

[Note 36: Ce chiffre est donné par M. Philipps lui-même; d'après M. Moreau de Jonnès, il ne s'élevait en 1833 qu'à 365,990, ainsi décomposé: affranchis, 68,334; esclaves, 303,666.]

[Note 37: Revue coloniale, janvier 1858.]

Les planteurs anglais qui, eux aussi, et les bras croisés, assistaient à ce triste spectacle, ne se faisaient aucune illusion sur son dénoûment; aussi les retrouvons-nous, par députation, chez les ministres, au Parlement et jusque dans les assemblées abolitionnistes, protestant, au nom de leurs intérêts propres et de la fortune publique, contre la situation qui leur était faite.

«Le travail libre, disaient-ils, porte une atteinte profonde, irrémédiable au système d'exploitation par grands ateliers auquel les colonies à esclaves ont dû leur ancienne prospérité…» En Angleterre même, le très-petit nombre de ceux qui, sur une population de 27 millions d'âmes, ont des scrupules à l'endroit de la question des sucres, parce que des hommes à conscience timorée répugnent à se servir de sucre produit par des esclaves, n'est rien en comparaison des multitudes qui insistent avec ardeur pour obtenir une importation plus considérable. Les uns forment une faible minorité, composée de la classe riche et aisée; mais les pauvres, la grande majorité, la masse du peuple est loin de partager leur opinion ou d'approuver leurs scrupules[38].»

[Note 38: Circulaire aux diverses sociétés pour l'abolition. Annales maritimes, 1844.]

L'année dernière encore une députation de négociants exposait à lord Palmerston «que le seul moyen de remédier au mal et d'amener en même temps l'abolition de la traite et de l'esclavage était de demander des bras libres à l'Afrique[39].»

[Note 39: Revue coloniale, janvier 1858.]

Au mois de novembre dernier, enfin, cette affligeante situation était ainsi résumée: