«Dans les colonies anglaises, l'anarchie, la désorganisation et, à leur suite, la dépopulation et la ruine ont partout remplacé la prospérité.
«Les blancs ont passé de l'opulence à la détresse, les noirs sont tombés dans la paresse, puis dans l'abrutissement et la misère.
«A la Jamaïque, c'est par milliers d'hectares que l'on compte les terres autrefois cultivées qui retournent à l'état de forêts, et les exportations sont tombées de 90,000 tonneaux à 19,000. Les nègres s'établissent sur les terres abandonnées et y récoltent, sans grande peine, les légumes et les fruits qui suffisent à leur nourriture; ceux qui ne sont pas même assez industrieux pour cela gagnent la dépense de la semaine, pour eux et pour leur famille, en travaillant six heures pendant trois jours, et aucune offre ne les déterminerait à travailler une heure de plus. Le reste de leur temps appartient à l'ivresse et au sommeil[40].»
[Note 40: Cucheval-Clarigny. La Patrie, novembre 1858: Nous croyons devoir annoncer à nos lecteurs quelques rapports contradictoires sur les Antilles anglaises qui ont fourni à la Revue d'Édimbourg un article dont nous publierons la substance après le travail de M. de Chancel. (Note du Directeur.)]
Dans nos colonies, la révolution de 1848 fut accueillie avec stupeur; ni blancs ni nègres ne s'y méprirent: la république en France, c'était l'émancipation dans les Antilles. Aussi l'impatience des esclaves s'y traduisait-elle par de si grands désordres, pillages, incendies, collisions meurtrières entre la force militaire et les noirs armés[41], que, pour y mettre fin, le gouverneur de la Martinique d'abord, celui de la Guadeloupe quelques jours après, durent prendre sur eux de proclamer l'abolition de L'esclavage.
[Note 41: Rapport du ministre de la marine à l'Assemblée nationale, du 22 juin 1848.]
Cette satisfaction leur étant donnée, faute de moyens d'action suffisants pour la leur refuser, les nègres de la Martinique déclarèrent par l'organe de l'un d'eux, leur orateur, «qu'ils s'en montreraient dignes en retournant au travail;» en même temps que ceux de la Guadeloupe «consacraient le grand acte qui venait de s'accomplir par une fête,» dont un témoin oculaire, cité par M. Lenoël, nous a conservé la description[42].
[Note 42: Emile Lenoël, Les Nègres libres et les Travailleurs indiens (Siècle, 18 juin 1848).]
Nous le laisserons parler avec tout son enthousiasme de style tropical.
«Enfin se lève le soleil qui doit éclairer la journée mémorable du 28 mai. On attend, avec une impatience frémissante, l'heure fixée pour la cérémonie.