«En échange des avantages qui leur sont assurés, ils apportent leur travail, qui est d'assez médiocre qualité. Leur corps est faible, leur âme est vicieuse, leur esprit est imbu de superstitions sans nombre. Presque tous du sexe masculin, ils vivent à part, consomment très-peu de produits européens, empruntent fort peu à la civilisation européenne et ne donnent que de mauvais exemples. Enfin, ils épuisent le pays quand ils le quittent, en emportant tout l'argent qu'ils ont pu se procurer. En fait, l'émigration chinoise n'est pas une émigration proprement dite; c'est pire que la barbarie naturelle, c'est de la barbarie systématique et artificielle.
«Les émigrants de cette espèce peuvent bien prêter une assistance temporaire à des capitalistes, à des producteurs de denrées coloniales; mais ils ruinent le pays même et tendent à l'empêcher de devenir un foyer permanent de civilisation[76].»
[Note 76: Immigration des travailleurs libres. (Revue Britannique, décembre 1858.)]
Des coolis de l'Inde, également indolents, superstitieux, incivilisables, on peut dire à peu près ce que l'on a dit des Chinois, avec cette seule différence que, s'ils sont moins corrompus, ils sont moins industrieux. A supposer d'ailleurs qu'il fût loisible à l'Angleterre de les faire émigrer aussi facilement qu'on le suppose à tort, ce serait les vouer aux chances d'une mortalité qui, du mois de juillet 1856 an mois de juin 1857, en a enlevé 900 sur 4,994, durant la traversée, et moitié pendant la période de leur résidence à la Jamaïque[77].
[Note 77: Documents officiels cités par l'Akhbar du 17 mars 1859.]
Des nègres donc! et rien que des nègres; «ils sont plus forts, plus faciles à civiliser que les coolis et les Chinois; ils n'ont point de préjugés enracinés contre le christianisme; ils consomment sans difficulté tous les produits de l'industrie européenne; ils acceptent les boissons comme les aliments en usage chez les chrétiens; ils dépensent largement dans le pays l'argent qu'ils y gagnent[78].»
[Note 78: Revue Britannique, lieu cité.]
Au point de vue économique, ce sont de rudes travailleurs, les seuls qui ne faiblissent point sous cet âpre soleil des tropiques qui fait fondre un corps blanc en sueurs énervantes et le dissout tout à fait à la longue; au point de vue moral, ils rentreront chez eux, nous l'avons dit ailleurs, comme autant de missionnaires de civilisation. Mais que les Chinois rentrent en Chine: s'ils sont chrétiens, ils seront martyrisés, et s'ils ne doivent pas y rentrer chrétiens, pourquoi les appeler chez nous? Que les Indiens rentrent dans l'Inde, avec quelques notions, si faibles qu'elles soient, de notre langue et de nos moeurs, ils iront renforcer l'élément menaçant qui tient en échec l'Angleterre. Ils seront d'ailleurs absorbés, les uns par une population de 400 millions d'âmes, les autres par une population de 160 millions, sans bénéfice aucun pour l'humanité.
Et pourquoi encore des scrupules à l'endroit du recrutement des nègres qui ne seraient pas libres ou libérés? Ce n'est là évidemment qu'une concession au préjugé; car ce sont avant tout les esclaves qu'il importe de soustraire à la tyrannie de leurs maîtres.—Les acheter, c'est les racheter, c'est étendre à des millions de captifs l'oeuvre de miséricorde des frères de la Merci.
Ils le savent par ouï-dire ou le sentent d'instinct, ces malheureux: un des officiers supérieurs de notre marine, chargé de la surveillance des recrutements sur la côte occidentale d'Afrique, écrivait récemment à ce sujet: «Il est impossible de ne pas être touché de la joie que témoignent cet infortunés arrachés à la misérable existence qu'ils menaient sous l'impitoyable autorité de leur maîtres. Cet hommes se souviendront toujours que leur terre natale a été pour eux d'une rigueur inouïe[79].»