Le gouvernement anglais, nous le répétons, accusé de raviver la traite, car le mot ne nous est arrivé qu'à sa seconde édition, dut, sous la pression abolitionniste, rapporter l'autorisation qu'il avait donnée à ses colonies de se recruter d'engagés à la côte d'Afrique; il ne faut pas chercher ailleurs le secret de son apparente contradiction avec lui-même, et des clameurs qui, dix ans après, l'assaillirent quand la France à son tour recourut à l'immigration des noirs.

Nous ne raviverons point ce débat regrettable; mais nous constaterons que la question de principe, de nouveau mise en cause, a trouvé de zélés défenseurs. «Assurément, disait le Times, une expérience dont l'objet est non-seulement de rendre la prospérité aux colonies libres des tropiques, mais encore de tirer la race africaine de l'état de dégradation dans lequel elle a été maintenue depuis des siècles, vaut bien la peine d'être tentée. Si elle réussit, elle ne pourra produire que du bien: ce sera le plus terrible coup qui ait encore été porté à la traite des esclaves; si elle échoue, il n'en pourra résulter aucun mal, car les choses ne sauraient être pires qu'elles sont en ce moment.»

Quoi qu'il en soit, la nécessité d'une immigration noire dans les Antilles étant démontrée et cette alternative étant posée, que, si elle ne s'opère pas ouvertement et loyalement, sous le patronage des gouvernements européens, elle se perpétuera par les négriers, où peut être l'indécision? «La guerre! objectera-t-on, la guerre! vous la perpétuerez en même temps dans l'Afrique intérieure.» Tout ce que nous avons écrit annihile l'objection: la guerre est inhérente aux moeurs des Soudaniens; l'abolition de la traite ne l'a pas détruite, pas même atténuée; elle fait comme autrefois des victimes, avec cette différence, qu'au lieu de les mettre en réserve pour la vente, elle les entasse pour la mort. Ce n'est point à la guerre qu'il faut s'en prendre directement, on ne la détruira pas par un effet subit de quelque mesure que ce soit; ce sera l'oeuvre du temps, aidé de la civilisation progressive que les peuples chrétiens ont mission d'introduire en Afrique.

Soit! si l'on veut: une demande périodique d'engagés noirs ravivera chez eux la guerre et les ghrazias; mais elle aura pour résultat de soustraire les prisonniers, dont le placement sera prévu et d'autant plus avantageux qu'ils auront été plus épargnés, aux horreurs des sacrifices et des exécutions sanglantes, pour cause d'encombrement, aux atrocités d'un esclavage sans pitié.

Par les rapatriements successifs des émigrants, elle s'atténuera cette fois, et, dans un temps donné, fera place à des recrutements pacifiques et de bonne volonté; elle aura un terme, enfin, tandis qu'avec la permanence des conditions actuelles nous la continuerons indéfiniment.

Ce fait douteux acquis, à tout prendre, que nous allons mettre en feu la Nigritie, quel pays n'y avons-nous donc pas mis? Et, pourtant, l'incendie ne s'y est-il pas éteint?—De même il s'éteindrait dans le Soudan, si nous savions le ramener aux proportions de ceux que les peuples civilisés allument l'un chez l'autre.—Vaut-il mieux l'y savoir moins grand peut-être, mais incessant ici ou là?

Comme conséquence de cette idée de guerre dont nous font un épouvantail les adversaires de l'émigration nègre, il a été proposé d'exclure les Africains du bénéfice de l'engagement, et de n'y admettre que des Chinois et des Indiens.—C'était déplacer la question: elle est africaine en effet et point du tout asiatique; elle a été soulevée en vue de l'amélioration du sort des nègres, qu'ont à faire ici les Chinois? Mais il est remarquable que d'un point de départ purement moral elle est, par la traverse, arrivée à un but tout économique, qu'elle eût atteint plus sûrement si on l'eût laissée dans sa voie; car c'est avec les nègres et par les nègres seulement qu'il sera donné à l'Europe d'en trouver la double solution.

L'opinion publique est maintenant unanime sur ce fait: «qu'il n'y a point de Chinois estimables disposés à s'expatrier pour vendre leur travail à nos colons. Tous ceux qu'il est possible d'enrôler par masses sont d'exécrables sujets. Les archives judiciaires de la Réunion en fourniraient au besoin la preuve. Leur passage, d'ailleurs, leur nourriture, leur entretien, leurs salaires, et enfin leur prix de cession, occasionnent des dépenses que les colonies ne pourraient couvrir sans sacrifices ruineux.

«L'essai qu'on en a fait a-t-il donc inutilement prouvé qu'ils sont trop vicieux individuellement pour n'être pas dangereux partout où ils sont réunis en assez grand nombre[75]?»

[Note 75: La Crise alimentaire et l'immigration des travailleurs étrangers à l'île de la Réunion, par A. Fitau, conseiller colonial. (Paris, 1859.)]