La janua vivaria, c'était la traite:—ce sera l'émigration.
V.
De l'émigration et du rapatriement.
La situation faite à l'Angleterre par l'émancipation devint bientôt pour elle une cause d'embarras sérieux, coloniaux et métropolitains, et comme nous, plus tard, dans des circonstances identiques, elle crut pouvoir y obvier par l'immigration africaine. De 1840 à 1854, 27,000 travailleurs furent ainsi livrés à ses colonies à titre d'engagés libres. De ce nombre 4,000 avaient été repris aux négriers par les croiseurs anglais et déposés jusqu'alors à Sierra-Leone et à Sainte-Hélène. C'était sagement les utiliser.
Mais le gouvernement anglais avait compté sans les sociétés d'abolition: elles crièrent au rétablissement de la traite, dans le Parlement et dans la presse; elles crièrent si haut, qu'il fallut céder à cette incroyable pression, malgré l'opposition de nombreux adversaires, de M. Hume, entre autres, et de sir Robert Peel lui-même.
«J'ai toujours désiré, disait M. Hume, le rappel des vingt-sept bâtiments britanniques stationnés en ce moment sur la côte d'Afrique. Je crois que tout ce que nous ayons fait n'aura d'autre résultat que d'aggraver les souffrances des victimes de la traite, et que le meilleur moyen d'épargner aux esclaves le redoublement d'horreurs que notre croisière a causé consiste à éloigner au plus tôt nos croiseurs de cette côte.
«Je dis qu'il faut acheter des esclaves africains, les affranchir et les débarquer dans nos colonies; en agissant ainsi, nous ferons acte de générosité et d'humanité. L'entretien de la flotte destinée à supprimer la traite coûte 500,000 livres sterling par an (12,500,000 francs); rappelez nos croiseurs et consacrez la moitié de cette somme à l'immigration de travailleurs dans nos colonies. Faites mieux: essayez d'employer pendant une année seulement cette somme entière pour l'immigration, à titre d'essai; l'abolition générale de l'esclavage sera le résultat infaillible de cette politique.»
«Donnez, ajoutait sir Robert Peel, donnez tous les encouragements en votre pouvoir à l'immigration de travailleurs libres et n'ayez aucun souci d'imputations que vous savez n'être pas fondées[74].»
[Note 74: Chambre des communes, discours cité par M. Baumès dans son excellent travail: Immigration et traite des noirs.—M. le baron Ch. Dupin, Forces productives des nations.]
Il n'y a point de faits ni d'éloquence qui tiennent contre le parti pris d'une routine aveugle et systématique, dont le point de départ est un préjugé.—M. Hume et sir Robert Peel échouèrent donc contre la cabale traditionnelle des vieilles influences abolitionnistes qu'il ne faut point ici confondre avec le peuple anglais ni avec son gouvernement éclairé; mais les sociétés pour l'abolition ont acquis en Angleterre une puissance qui s'enchevêtre dans le gouvernement par ses ramifications dans les Chambres, par ses moyens d'action dans les élections, par la presse dans l'opinion publique. Être abolitionniste, c'est avoir une profession qui, à défaut d'autre, pose un personnage dans le monde; prétexte à discours, prétexte à vanité de philanthrope, la pire de toutes, et dont l'effet s'évanouirait avec sa cause s'il n'y avait plus d'esclaves au monde. Il n'y a plus de louvetiers en Angleterre depuis qu'il n'y a plus de loups; mais qui donc oserait y supprimer les renards? Quelles clameurs parmi les gentilshommes des comtés!